
Depuis le début des défilés à Hong Kong contre le projet de loi sur l’extradition vers la Chine, les manifestants redoublent d’ingéniosité pour échapper à la vigilance numérique de Pékin.
Ivan Ip administrait un groupe sur le service de messagerie Telegram auquel participait plus de 20 000 Hongkongais. Il a été arrêté, mardi 11 juin, puis libéré sous caution le lendemain par les autorités qui l’accusent d’avoir comploté pour porter atteinte à l’ordre public en cherchant à bloquer l’accès à certaines artères autour du Parlement local, explique le South China Morning Post.
Son groupe Telegram permettait de discuter des meilleurs tactiques pour faire face à l’utilisation par la police de gaz lacrymogènes, afin de disperser les manifestants qui réclament, depuis dimanche 9 juin, l’abandon d’un projet de loi controversé autorisant les extraditions vers la Chine. Il était l’un des plus actifs, mais des centaines d'autres – sur Telegram, Signal ou WhatsApp – ont fleuri ces derniers jours pour essayer d'organiser le mouvement.
Messageries cryptées
Le point commun entre toutes ces messageries : elles proposent un cryptage renforcé des conversations. Au grand dam de Pékin qui a été accusé par Pavel Durov, PDG de Telegram, d'être à l'origine d'une attaque qui a perturbé le service pendant plusieurs heures, mercredi 12 juin.
Ce recours à des messageries cryptées est l’une des grandes différences entre les rassemblements actuels et ceux de 2014. Lors du mouvement des parapluies, “les manifestants utilisaient principalement Twitter et Facebook pour se retrouver et partager des informations, alors qu’aujourd’hui, il y a une préférence marquée pour les messageries sécurisées, afin de protéger la confidentialité des échanges”, assure le South China Morning Post. “Les gens sont devenus plus malins quant à l’utilisation des technologies de l’information pour laisser le moins de trace possible”, constate Lokman Tsui, spécialiste des nouveaux médias à l’université chinoise de Hong Kong, interrogé par le quotidien hongkongais.
Pisté grâce à sa carte de métro ?
Depuis 2014, Pékin a, en effet, musclé son dispositif de surveillance et de censure, ayant de plus en plus recours à la reconnaissance faciale et à l’intelligence artificielle pour prévenir les désordres sociaux. Les manifestants à Hong Kong craignent que les autorités utilisent les mêmes methodes pour les identifier.
Des appels ont été ainsi lancés pour inciter la population à ne plus utiliser les cartes de métro Octopus, qui contiennent tous un identifiant unique susceptible d’être tracé par les autorités. La population va manifester avec des masques et des casques afin d'échapper à la vigilance des caméras de surveillance.
Un manuel de survie numérique à l’usage des manifestants souhaitant protéger leur identité a même été publié par l’ONG hongkongaise Frontier Keyboard. Un document qui conseille, entre autre, de ne pas utiliser le Wi-Fi public et de laisser les smartphones chez soi avant d’aller défiler. Il préconise même d’entourer d’aluminium les papiers d’identité et les cartes de crédit, afin de les protéger des dispositifs permettant de scanner à distance (comme le paiement sans contact) les documents contenant certaines puces.
Difficile de savoir si les autorités utilisent de telles méthodes de pistages, et c’est probablement l’un des avantages de Pékin dans ce jeu du chat et de la souris avec les manifestants. “Il y a beaucoup d’incertitude au sujet de ce qui peut ou ne peut pas être espionné, ce qui crée un climat propice à toute sorte de fantasme”, estime Lokman Tsui. L’impression que le Big Brother chinois braquerait son œil omniscient sur chaque manifestant aurait entraîné un sentiment de paranoïa qui s’ajoute à la crainte de subir les violences physiques policières.