
Centres d’appel, ventes flash sur WhatsApp, livraison à domicile : un rapport publié, jeudi, par l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies souligne les évolutions du marché de la cocaïne et n’hésite pas à évoquer son “uberisation”.
Décidément rien n’échappe à l’uberisation de l'économie. Un rapport de l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT), publié jeudi 13 décembre, souligne que le marché de la cocaïne en Europe est, à son tour, atteint par cette tendance.
Intitulé “Changements récents sur le marché de la cocaïne”, ce document souligne le recours de plus en plus fréquent aux nouvelles technologies de l’information et à des stratégies de démarchages commerciales calquées sur celles de grands noms de la Tech, comme Uber ou Amazon, pour écouler la drogue.
Faire fi des intermédiaires
Les revendeurs ont de plus en plus recours, dans plusieurs pays européens dont la France, à des “centres d’appel” pour organiser leur commerce. Les trafiquants “envoient des messages de relance aux clients, organisent des ventes flash, avec des promotions sur des services de messagerie du type WhatsApp”, explique Michel Gandilhon, chargé d’étude à l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), contacté par France 24. Un système qui n’est pas sans rappeler les notifications envoyées par SMS et dont raffolent la plupart des applications et services web, le danger lié à la consommation de drogue dur en plus.
L’uberisation, c’est aussi faire fi des intermédiaires. “Les modalités habituelles de revente qui nécessitent un contact physique sont contournées”, souligne l’expert français. Les dealers de confiance qui se déplacent à domicile ou les revendeurs de rue cèdent peu à peu leur place à des sites qui se multiplient sur le “Deep Web” (cette partie d'Internet qui n’est pas référencée par les moteurs de recherches). “À l’origine, ces plateformes servaient essentiellement à vendre des nouveaux produits de synthèse, mais on y trouve de plus en plus de cocaïne”, explique Michel Gandilhon. La marchandise est ensuite livrée directement chez le client. Une sorte de “Deliveroo” de la poudre blanche.
Cette uberisation “reste encore marginale, même si certains aspects, comme le recours aux centres d’appel prend de plus en plus d’ampleur depuis quelques années”, précise le chargé d’études de l’OFDT. Pour lui, ce phénomène “est une manifestation du fait que l’offre est très abondante et dynamique”. La production de cocaïne en Amérique latine a atteint des niveaux record. “Au niveau global, la culture de coca a culminé à 213 000 hectares en 2016, son plus haut niveau depuis le pic de l’an 2000”, rappelle le rapport de l’OFDT.
Production record de cocaïne
Conséquence : cette drogue inonde les principaux marchés de consommation. Pour l’Europe, les experts parlent d’une deuxième grande vague de cocaïne après celle de la fin des années 1990. Cette disponibilité a aiguisé les appétits des revendeurs avec une multiplication de nouveaux gangs qui veulent une part du gâteau. Cette forte concurrence explique, en partie, le recours aux nouvelles technologies et à des pratiques commerciales agressives comme les “ventes flash”. Les nouveaux arrivants sont prêts à jouer sur les prix pour gagner des parts de marché. L’envoi fréquent de messages sur WhatsApp au sujet de “bonnes affaires” est aussi une manière pour les dealers de favoriser la dépendance en poussant à la consommation.
Mais cette uberisation répond aussi à la demande des clients, notamment les plus aisés. “Ces consommateurs ne veulent plus se déplacer, que ce soit par crainte des forces de l’ordre ou pour éviter de se déplacer dans des quartiers qu’ils jugent malfamés”, note Michel Gandilhon.
Ce recours aux nouvelles technologies répond aussi à la nécessité pour les dealers de s’adapter à la nouvelle réalité sécuritaire en Europe. Par exemple, en France “les attentats de 2015 à Paris ont entraîné une plus forte présence policière dans les rues, ce qui a perturbé le marché de la cocaïne et l’offre a dû évoluer”, résume l’expert français.
Ces nouveaux modes de commercialisation et les importantes quantités de cocaïne disponibles en Europe présentent de nouveaux défis pour les autorités, souligne le rapport. Elles rendent, en effet, plus facile l’accès à cette drogue, ce qui engendre des problèmes de santé supplémentaires. Les auteurs du rapport indiquent ainsi que sur “19 pays (les 17 pays membre de l’UE, la Norvège et la Turquie), il y a eu une augmentation des morts liés à la cocaïne dans 12 d’entre eux”. L’augmentation du nombre de revendeurs s’est aussi traduite par une hausse de la violence, les trafiquants ne se limitant pas à jouer sur les prix pour essayer de s’imposer.