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Législatives au Liban : un vote de la diaspora enthousiaste et symbolique

Pour la première fois dans l'histoire du pays du Cèdre, les Libanais de la diaspora vont pouvoir voter depuis leur pays de résidence. Si ce vote doit peu influer sur les résultats des élections, il suscite un certain enthousiasme.

Pour la première fois depuis l’indépendance du Liban en 1943, les Libanais de la diaspora voteront aux élections législatives, du 27 au 29 avril, soit un peu plus d’une semaine avant le vote prévu au pays du Cèdre, le 6 mai. La loi électorale de 2008, votée avant le scrutin de 2009, avait déjà prévu cette disposition, mais elle n’avait pu être mise en pratique faute de temps. La dernière loi électorale de 2017 a renouvelé cette dispositon.

Au total, ce sont 85   000 Libanais vivant à l'étranger qui se sont inscrits sur les listes électorales, selon les chiffres fournis par l'ambassade du Liban en France. Un chiffre relativement faible, au vu du nombre important de Libanais expatriés. Selon des statistiques non officielles, il y aurait environ 1,3   million d’émigrés, dont 60 % à 70   % en âge de voter. En comparaison, selon le ministère libanais de l’Intérieur, le nombre des électeurs recensés au Liban est de 3,7   millions.

Le vote de la diaspora, cheval de bataille des partis chrétiens

"Le vote de la diaspora devrait au final peu peser sur le résultat des élections, il est surtout symbolique", estime Said Sanadiki, expert électoral libanais à l'Eces (centre européen d'appui électoral) fort d'une expérience de plus de dix ans dans la gestion et l'observation d'élections . La revendication d’un vote des Libanais de la diaspora est portée de longue date par la majorité des partis chrétiens libanais. En effet, si les 128 postes de députés sont répartis à égalité entre chrétiens et musulmans depuis le Pacte national de 1943, les statistiques officielles révèlent que les musulmans représentent 63   % de la totalité des électeurs, contre 37   % pour les chrétiens.

"Le vote des Libanais de l’étranger, réputé comme majoritairement chrétien, est censé contrebalancer une mesure réclamée par les partis chiites, notamment le Hezbollah   : l’abaissement de l’âge du droit de vote de 21 à 18 ans", explique Said Sanadiki. En effet, la communauté chiite est celle qui a la plus forte croissance démographique. Selon une source gouvernementale, la majorité des électeurs de la diaspora qui se sont inscrits pour le scrutin de 2018 sont des chrétiens. Au Liban, l’équilibre démographique entre les différentes communautés confessionnelles est un sujet qui reste très sensible, plus de vingt-cinq ans après la fin de la guerre civile (1975-1990).

Bien que le nombre de personnes d’origine libanaise dans le monde soit estimé entre 10 et 12   millions de personnes, la grande majorité n'en possède pas la nationalité. Car les émigrés libanais ayant quitté le Liban avant le dernier rescencement officiel de 1932 – essentiellement des chrétiens – n’ont jamais été naturalisés libanais, de même que leurs descendants. Une loi 41 votée en 2015 a permis de simplifier et d’amplifier l'accession à la nationalité pour les émigrés libanais, en incluant ceux qui s’étaient signalés lors des recensements de 1921 et de 1924. Mais depuis le vote de cette loi, seuls quelques centaines de Libanais auraient recouvré la nationalité.

Peu d'inscrits à l'étranger

"Le nombre d’inscrits est encourageant pour une première élection organisée depuis l'étranger", explique Rami Adwan, l’ambassadeur du Liban en France. "Informer les Libanais de l’étranger sur ces élections n’a pas été aisé, car ils ne sont pas nécessairement inscrits dans les registres consulaires. La période d’inscription, de quarante jours, est tombée en plein moment de crise politique au Liban, avec l’annonce de la démission du Premier ministre Saad Hariri", poursuit l’ambassadeur. En outre, seulement 126 bureaux de vote ont été ouverts dans le monde, obligeant certains Libanais à faire des distances de plusieurs centaines de kilomètres pour aller voter. Le texte de la loi électorale concernant les Libanais non résidents prévoit en effet qu’il faut qu'il y ait un minimum de 200 personnes inscrites pour qu'un bureau de vote soit ouvert dans une région déterminée .

La plupart des électeurs inscrits le sont en France, en Allemagne, aux États-Unis, au Canada et en Australie. Bien qu’il y ait plus de 300   000 Libanais expatriés dans les pays du Golfe, peu se sont inscrits à l’étranger. "Comme le Liban est proche, ils iront directement sur place. Une partie d’entre eux attend que les partis politiques leur paient des billets d’avion pour aller voter et prendre quelques jours de vacances au Liban, comme cela s’est passé de manière massive lors des élections législatives de 2009", soutient Said Sanadiki.

L’organisation des élections a souffert de quelques critiques. "Les Libanais ont été peu informés et les diplomates libanais qui vont superviser les élections ont été à peine formés", affirme Said Sanadiki. "J’ai appris la possibilité de voter par une connaissance, beaucoup de Libanais souhaitaient s’inscrire, mais n’étaient pas conscients des délais pour le faire", explique Rudi Nassar, un ingénieur en sécurité informatique installé depuis 2016 à Sydney, en Australie.

D’autres ont été surpris que leurs données personnelles aient été communiquées à des candidats. "J’ai été invitée à un dîner organisé par un politicien libanais à Paris, et j’ai reçu plusieurs SMS de relance. Je n’ai pas du tout apprécié", explique Yara, une Libanaise cadre de l’Éducation nationale à Paris. Pour répondre aux inquiétudes quant à la transparence des élections à l’étranger exprimées par certains membres du gouvernement libanais, des caméras de surveillance ont été installées dans les bureaux de vote.

Malgré tout, de l'enthousiasme

Globalement, la possibilité offerte aux Libanais de la diaspora de pouvoir voter suscite de l’enthousiasme. "C’est une vraie chance pour la démocratie, car un certain nombre de Libanais, parfois installés depuis des décennies loin du Liban gardent de très forts liens avec le pays, et ne pouvaient pas s’exprimer auparavant ", affirme Rudi Nassar. "C’est la première fois que des listes issues de la société civile se présentent aux élections face aux leaders confessionnels traditionnels. Même si c’est un vote symbolique, il est indispensable que je leur apporte ma voix ", explique encore l'ingénieur expatrié en Australie.

"La loi est conçue de telle manière que je dois voter dans la circonscription de mon père, dans le sud du Liban, où je n’ai aucune attache. Je n’ai encore reçu aucun programme électoral, et je voterai peut être blanc. En tout cas, c’est très important que les Libanais résidant à l’étranger soient consultés", assure de son côté Yara.

"Beaucoup de Libanais n’avaient jamais eu l’occasion de voter aux élections libanaises, et ont envie maintenant de s’impliquer. Cela va encore resserrer le lien entre la diaspora et les Libanais résidents, et va faire évoluer la vie politique et sociale au Liban", conclut l'ambassadeur du Liban en France.