À Roybon, en Isère, un projet de complexe touristique menace 150 hectares situés sur une zone humide. Une enquête publique a émis un avis défavorable contre le projet mais la préfecture a toutefois donné son feu vert aux travaux.
Le massif forestier de Chambaran, en Isère, est devenu le théâtre d’une bataille écologique de plus en plus médiatisée. Au cœur de ces tensions, la construction d’un village de vacances Center Parcs. Après une marche aux flambeaux qui a réuni environ 400 personnes s’opposant au projet, samedi, ce sont les partisans à l’ouverture du parc qui ont manifesté, dimanche 7 décembre, pour défendre ses bénéfices pour l'économie locale et l'emploi.
Le tribunal administratif de Grenoble doit examiner le 12 décembre plusieurs recours d'associations demandant la suspension des travaux de défrichement de cette zone boisée. Les opposants au projet mettent notamment en avant une enquête publique au titre de la loi sur l'eau, qui a rendu cet été un avis défavorable contre le futur complexe touristique, pointant son impact néfaste sur les zones humides. Un avis que la préfecture de l'Isère n’a pas jugé bon d’écouter, puisqu’elle a donné son feu vert au lancement des travaux en octobre.
Des emplois contre des arbres
Le Center Parcs de Roybon doit accueillir un millier de cottages, des commerces et des restaurants autour d’une bulle transparente géante maintenue à 29°C, avec piscine et jacuzzi. Le projet touristique prévoit la création de 697 emplois dont 468 "équivalent temps plein", et d'importantes retombées fiscales pour les collectivités locales. Un argument que mettent en avant les partisans du complexe touristique. "Ce projet est là pour construire l'avenir de la zone des Chambaran. On va avoir beaucoup de retombées fiscales", souligne Christian Luciani, architecte de profession et président de l’association "Vivre en Chambaran", qui réunit plus de 300 personnes.
Mais l’argument économique est rejeté par les opposants qui invoquent la mobilisation d’un volume énorme de fonds public pour un intérêt social faible. "Center Parcs, c'est plusieurs centaines de milliers d'euros d'argent public par emploi précaire créé", dénonce Jean-Marie Chosson, conseiller régional EELV. Il cite notamment les aides des collectivités locales et la loi Censi-Bouvard, qui permet aux contribuables achetant des cottages chez Center Parcs de bénéficier de réductions d'impôts.
La guerre des chiffres fait rage entre les deux camps. Mais au-delà des chiffres, c’est un "espace entièrement naturel et jamais impacté par l'homme en 700 ans" qui se retrouve menacé, comme le souligne Francis Meneu, président de la Frapna (Fédération Rhône Alpes de protection de la nature). La fédération fait partie des associations qui ont déposé un recours en référé au tribunal administratif de Grenoble pour faire arrêter l'abattage des arbres. Déjà 30 hectares de forêt sont tombés sur les 150 hectares que couvrira le village vacances.
"Dix fois Sivens !"
Lancé en 2007, le projet du Center Parcs a été maintes fois retardé par des recours en justice. Aujourd'hui, les opposants s'appuient sur les conclusions de la commission d'enquête publique qui a notamment pointé un impact sur les zones humides évalué "a minima" entre 110 et 120 hectares. "Dix fois Sivens!", crient les opposants.
Ironie du sort, le ministère de l’Écologie vient de rappeler, dans un rapport publié le 5 décembre, que de "multiples pressions s'exercent sur la biodiversité et menacent la survie de nombreuses espèces". Or, parmi les causes du déclin de nombreux habitats et espèces le document cite notamment "le drainage des zones humides".
"Pourquoi détruire toute cette nature pour créer un environnement artificiel sous une bulle tropicale ?", demande Stéphane Péron, président de l'association d'opposants "Pour les Chambaran sans Center Parcs" (PCSCP), en évoquant un "carnage" pour l'environnement. "C'est une aberration. Le lieu d'implantation est le point de naissance de deux rivières ", renchérit Francis Meneu.
L’argument ne fait pas mouche auprès des partisans du projet. "Les commerçants attendent Center Parcs avec impatience. On a besoin d'activité économique. Sous prétexte qu'on a 33 000 hectares de forêt, on ne va pas rester à regarder tomber les châtaignes à l'automne", fait valoir Marcel Bachasson, conseiller général UMP et ancien maire de Roybon avant 2014.
Le promoteur Pierre & Vacances, qui détient Center Parcs, assure avoir conçu le projet "dans le plus grand respect de l'environnement". Éric Magnier, directeur grands projets du groupe dénonce des "contre-vérités" et évoque seulement 76 hectares de zones humides détruites. Quant aux 150 hectares du projet, ils ne représentent que "0,42 % de la superficie totale de la forêt", selon le promoteur. Le patron de Center Parcs ne désespère pas et prévoit toujours l'ouverture du parc pour 2017.
La guerre d’usure a commencé
Pourtant la situation a pris un nouveau tournant après la médiatisation des manifestations contre le barrage de Sivens (Tarn) durant lesquelles a été tué le militant écologiste Rémi Fraisse fin octobre. L’affaire du Center Parcs de Roybon est désormais perçue comme un "nouveau Sivens" .
Surtout depuis la fin novembre, avec l’arrivée de militants zadistes à Royon, qui retarde le chantier entamé un mois auparavant. Là où les associations locales comptaient plutôt sur la voie juridique pour bloquer le projet, ces militants acharnés, qui défendent partout en France les terres qu’ils jugent menacées, agissent directement.
Une centaine d'opposants, membres du collectif Zad (Zone à défendre), occupent désormais une bâtisse à proximité du chantier et mènent des actions de blocage des travaux de déboisement. Le chantier est l'objet de "harcèlement" et d'actes de "vandalisme" presque "toutes les nuits", avec des clôtures détériorées, des piquets de géomètre déplacés et un incendie de matériel. "On est obligé de déplacer les engins de défrichement toutes les nuits", précise Éric Magnier, indiquant que les travaux ont déjà pris du retard.
La guerre d’usure ne fait que commencer et les opposants au Center Parcs espèrent provoquer un débat national sur le dossier.
Avec AFP