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À bon vin, point d'insecticide ?

Pot de terre contre pot de fer ? Le viticulteur bio, Emmanuel Giboulot, a écopé d’une amende symbolique de 500 euros pour avoir refusé d’épandre des pesticides en prévention d’une maladie contagieuse pour les vignobles. Il compte faire appel.

Son choix “idéologique” lui coûtera 500 euros. Le viticulteur bio Emmanuel Giboulot a été reconnu coupable, lundi 7 avril, par le tribunal correctionnel de Dijon pour avoir refusé de traiter chimiquement ses vignes au printemps dernier. Publié le 7 juin 2013, l’arrêté préfectoral qu’a outrepassé le vigneron imposait un traitement préventif dans toute la Côte-d’Or contre la flavescence dorée, une maladie très contagieuse et mortelle pour la vigne. Or, aucun foyer avéré n’avait été établi dans son secteur. Seuls les départements limitrophes du Sud Mâconnais et de la Côte de Beaune étaient touchés.

Même si la sanction pécuniaire est moindre - le vigneron beaunois encourait à l’origine 30 000 euros d’amende et six mois de prison - son avocat, Me Benoist Busson, a aussitôt annoncé qu’il ferait appel de ce jugement. “Dans ce dossier complexe et technique, le tribunal n'a pas pris en compte les circonstances atténuantes et le fait que M. Giboulot a agi de cette façon pour ne pas polluer. Je maintiens que le préfet n'était pas compétent pour imposer un traitement des vignes dans la mesure où il n'y avait pas de situation d'urgence. Je suis optimiste pour parvenir à être entendu en appel.”

“Je ne me sens pas du tout coupable”

Emmanuel Giboulot, de son côté, a déclaré qu’il “ne se sentait pas du tout coupable” et dénonce, dans une interview accordée au "Monde" peu après le verdict, une “pensée unique” sur les pesticides en France. “L'amende est seulement symbolique mais elle est de trop [...]. C'est important de dire ‘non’, de ne pas accepter tout et n'importe quoi : on peut traiter dans le cas de foyers avérés de la maladie mais pas en faveur d'un principe de précaution pris à l'envers. Pour protéger préventivement les vignes, on menace la population”, regrette le quinquagénaire.

Contactée par FRANCE 24, l’ONG de lutte contre les pesticides, Générations Futures, déplore également la condamnation d’Emmanuel Giboulot. “Nous saluons le combat de ces viticulteurs qui pointent les limites de ce système chimiquement intensif. Nous espérons qu’à l’avenir, des aides à la recherche agronomique basées sur des moyens biologiques, et non sur la lutte chimique, permettront de limiter les dégâts causés par la flavescence dorée”, a déclaré François Veillerette, porte-parole de Générations Futures. “Il est temps d’arrêter de penser l’agriculture uniquement par le prisme de cette lutte chimique, dont le combat est perdu d’avance. Pour preuve : la progression inéluctable de ces agents pathogènes et de leur résistance accrue.”

Une affaire dommageable pour la Bourgogne

Pétitions, pages Facebook, et même un édito dans le "New York Times"... Malgré les nombreux soutiens publics et politiques dont a pu bénéficier Emmanuel Giboulot, les professionnels du secteur, eux, ne se sont pas montrés aussi solidaires. Le Bureau interprofessionnel des vins de Bourgogne (BIVB) estime que cette affaire a mis en lumière “des contre-vérités” très préjudiciables pour l’image des vins bourguignons. “Non, la Bourgogne ne pollue pas [en traitant ses vignes, ndlr]. On ne fait pas tous du bio, mais on va tous dans le sens du respect de la nature. Par exemple, les vignes sont de plus en plus labourées et de moins en moins désherbées. Personnellement je ne fais plus de traitements contre les acariens", a expliqué à “La revue du vin en France”, Claude Chevalier, viticulteur et président du BIVB.

“Cette affaire est très regrettable car elle a causé une cassure au sein de la profession. De l’extérieur, on a l’impression que le BIVB et les autorités ne sont que les méchants à la botte de l’industrie pharmaceutique. Alors que nous cherchons avant tout à défendre une activité économique, agricole et sociale autour du vin”, défend, pour sa part, Jean-Yves Bizot, un porte-parole du BIVB, joint par FRANCE 24. Il estime qu’Emmanuel Giboulot a fait preuve d’une “attitude bio idéaliste et irresponsable.”

“Des solutions alternatives” aux pesticides

L’épidémie de flavescence se répand en France depuis les années 1950. Aujourd’hui, conformément à une série de directives françaises et européennes, plus de la moitié du vignoble hexagonal est soumise à un plan de lutte obligatoire imposant un traitement chimique. Propriétaire de 10 hectares de chardonnay et de pinot noir, Emmanuel Giboulot aurait pu se conformer à l’arrêté préfectoral le concernant en utilisant du pyrevert, le seul insecticide toléré par le label bio. Mais là encore, le viticulteur, qui exploite ses vignes en biodynamie depuis 30 ans, jette un pavé dans la marre. Il explique que ce produit “aurait détruit la cicadelle, l'insecte vecteur de la maladie, mais aussi une partie de la faune auxiliaire sur laquelle je m'appuie pour réguler l'écosystème de mon vignoble”. Il appelle aujourd’hui à faire évoluer les mentalités et à travailler sur d’autres méthodes.

C’est ce que propose l'Institut pour la protection de la santé naturelle. Cette ONG bruxelloise affirme que des "solutions alternatives" existent pour lutter contre la flavescence. Fougères, argile calcinée, pièges à cicadelle de couleur orange, paille d'avoine… Une vidéo diffusée sur la toile propose déjà quelques pistes. "Dire qu'il suffit de mettre un peu de couleur orange et d'argile, ce n'est pas vrai. […] Si l'on constate, par une analyse fine comme nous l'avons fait, qu'il n'y pas d'autres choix, il faut traiter", répond Pascal Lambert, directeur du Service d'Eco-Développement Agrobiologique et Rural de Bourgogne. Le dialogue entre les deux parties risque d’être dur à nouer…

Pesticides dans tous les vins

Qu’à cela ne tienne pour Emmanuel Giboulot ! “Cette année, je vais pratiquer un ensemble d'approches alternatives, notamment des pulvérisations de produits à base de silice, qui donnent des résultats intéressants. Ce sont des traitements que l'on utilise déjà en biodynamie, mais pas forcément pour lutter contre la flavescence dorée. Il y aura un suivi technique de ces tests par les autorités”, indique-t-il au “Monde”. Il regrette toutefois que l’interprofession ne soit pas prête à entendre qu’il existe un vrai “problème de l'impact des pratiques agricoles, et de l'usage des pesticides, sur la qualité des aliments et sur la santé.” Et de plaider : “Même si tout le monde n'est pas d'accord avec mon approche, il faut accepter que le débat soit ouvert. C'est comme ça que les choses pourront avancer.”

D’autant que la marge de progression en matière de pesticides semble vaste : d’après une récente étude de l'association de consommateurs UFC-Que Choisir portant sur une centaine de bouteilles de vin, bio ou non, grands crus ou vins de table ; tous, sans exception, ont présenté des traces de pesticides.