
La classe politique libanaise est parvenue à s’entendre sur l’identité du prochain Premier ministre libanais. Le député de Beyrouth Tammam Salam a, sans surprise, été nommé samedi au terme d'intenses tractations.
Sous tension en raison de la crise qui secoue la Syrie voisine depuis mars 2011, et divisée entre partisans et adversaires du régime de Damas, la classe politique libanaise est parvenue à s’entendre sur l’identité du prochain Premier ministre libanais. Le député de Beyrouth Tammam Salam a, sans surprise, été nommé samedi, au terme de consultations parlementaires lancées par le président Michel Sleimane vendredi 5 avril.
"L'Arabie saoudite revient"
Membre de la communauté sunnite, comme doit l’être de coutume tout Premier ministre libanais, et fils de Saëb Salam, lui-même plusieurs fois Premier ministre entre 1952 et 1973, Tammam Salam appartient à l'une des grandes familles de la bourgeoisie sunnite de Beyrouth. À 67 ans, cet ancien ministre de la Culture est perçu comme un homme politique modéré et consensuel. Il a reçu, au cours des dernières 24 heures, le soutien à la fois du "14 mars", la coalition de l’opposition dite pro-occidentale, dont il est réputé proche sans pour autant appartenir à ses rangs, et celui du "8 mars", soit la majorité parlementaire actuelle dite pro-syrienne et dominée par le Hezbollah.
Selon plusieurs experts et médias libanais, c’est au terme de longues négociations qui se sont tenues à la fois à Beyrouth et à Riyad, la capitale saoudienne, qu’un consensus a été trouvé autour du nom du député beyrouthin. La médiation de l’Arabie saoudite, principal parrain de la classe politique sunnite libanaise dominée par l’ancien Premier ministre Saad Hariri, aurait joué un rôle décisif. "Téhéran et Damas s’éclipsent, Riyad revient en force", titre ce vendredi, le quotidien L’Orient-le-Jour, en référence aux ingérences syro-iraniennes exercées sur le pays du Cèdre via leurs alliés libanais, dont le Hezbollah. "L’Arabie saoudite revient", annonce de son côté le journal al-Safir.
"Profitant de l’absence du régime syrien, trop occupé à assurer sa propre survie pour s’ingérer dans les affaires libanaises, l’Arabie saoudite a clairement repris les choses en mains en jouant la carte de Tammam Salam, dont la famille entretient des liens historiques avec la famille royale saoudienne", explique Khattar Abou Diab, politologue spécialiste du Moyen-Orient et enseignant à l’université Paris-XI. D’ailleurs, Tammam Salam était hier à Riyad, où il aurait selon plusieurs sources été reçu par le prince Bandar ben Sultan, le puissant chef des services de renseignement saoudiens.
Walid Joumblatt, à nouveau faiseur de roi ?
Toutefois, le député et leader druze Walid Joumblatt, qui se revendique du "centre", s’est attribué la paternité du consensus, jeudi soir lors d’un entretien télévisé avec la chaîne LBCI. Fort de son groupe de sept députés, qui peuvent faire et défaire les majorités au Liban, son ralliement à Tammam Salam aurait fait remonter la cote de ce dernier. En effet, le Parlement compte 128 députés, les 61 de la coalition dominée par le Hezbollah et le général Michel Aoun, et les 60 élus de l'opposition.
En 2011, la chute du gouvernement de Saad Hariri, qui avait profité au Hezbollah et ses alliés, avait été provoquée par le lâchage de Walid Joumblatt. Ce dernier avait procédé à un replacement sur l’échiquier politique libanais, sous la pression du parti chiite de Hassan Nasrallah. Or, en se rangeant cette fois du côté du candidat soutenu à la fois par Riyad, et en renouant par conséquent ses liens avec Saad Hariri, principal leader politique sunnite libanais, il semble à nouveau faire volte-face, cette fois aux dépens du Hezbollah. "Je suis celui qui avait fait sortir l’Arabie saoudite il y a deux ans (en 2011, après la chute du gouvernement de Saad Hariri, NDLR), et je suis celui qui la fait revenir aujourd’hui", a fanfaronné le député druze, jeudi soir à la télévision.
Cependant, selon Karim Sader, politologue spécialiste des pays du Golfe, c’est Riyad qui aurait vraisemblablement convaincu Saad Hariri de soutenir la candidature de Tammam Salam, pavant la voie à un accord. Le député de Beyrouth est jugé plus consensuel que n’importe quel proche du jeune leader sunnite qui aurait été rejeté par le Hezbollah, provoquant ainsi une impasse politique. "Soucieuse de redorer le blason de son leadership sur le monde sunnite, écorné par celui du Qatar ces dernières années sur le plan régional, et éclipsé par la mainmise iranienne sur le Liban via le Hezbollah, l’Arabie saoudite tente de retrouver sa légitimité en remettant de l’ordre au sein d’une communauté sunnite libanaise divisée et en permettant de trouver un consensus en écartant des candidats de confrontation", explique-t-il.
Cohabitation de facto
Selon Walid Joumblatt, Saad Hariri souhaitait promouvoir la candidature de l’ex-directeur général des Forces de sécurité intérieure (FSI), le général Achraf Rifi, qui vient de prendre sa retraite. "Malgré toute mon amitié pour le général Rifi, je ne pouvais avaliser ce choix, parce qu’il aurait été perçu comme une provocation (par le 8 Mars)", a souligné le député druze. Et pour cause, ce choix n’aurait jamais eu l’aval du Hezbollah de Hassan Nasrallah qui le considère comme trop proche de la famille Hariri et antisyrien. Le Premier ministre sortant Najib Mikati avait d’ailleurs démissionné le 22 mars à la suite de divergences avec le parti chiite, notamment sur la prolongation du mandat d'Achraf Rifi à la tête des FSI.
Toutefois, même s’il a accepté de soutenir la candidature d’un homme adoubé par les Saoudiens, le Hezbollah ne lui facilitera pas pour autant la tâche. "Le parti chiite et son parrain iranien ont été obligés d’accepter la candidature de Tammam Salam, qui au passage ne s’est jamais montré virulent à son égard, faute d’alternative et pour gagner du temps à l’heure où son allié syrien bat de l’aile", analyse Khattar Abou Diab. Et de conclure : "Tammam Salam va devoir composer son gouvernement, ce qui risque de lui prendre plusieurs mois, tant la classe politique reste divisée, c’est à ce moment que l’on assistera au partage d’influence entre Riyad et Téhéran, dans une sorte de cohabitation de facto".