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Les incidents sécuritaires se sont multipliés ces derniers jours en Tunisie, culminant avec la mort d'un adolescent de 14 ans à Sidi Bouzid. Le Premier ministre accuse "des partis politiques" de vouloir empêcher la tenue des élections en octobre.

Plus de six mois après le départ du président Zine el-Abidine Ben Ali, la crainte d'un échec du processus de transition démocratique et d'une confiscation de la révolution reste extrêmement vive en Tunisie. Au lendemain d'un week-end marqué par une recrudescence des violences, qui ont culminé avec la mort d'un jeune garçon à Sidi Bouzid - où le jeune vendeur ambulant Mohammed Bouazizi s'est immolé en décembre dernier -, le Premier ministre Béji Caïd Essebsi a dénoncé cette semaine une tentative plus ou moins coordonnée destinée à faire régner "la confusion et le désordre". 

"Il y a des partis politiques et des mouvements marginaux qui ne sont pas prêts pour les élections, car ils sont sûrs de ne pas les remporter", a affirmé lundi le Premier ministre depuis le palais de la Kasbah, le siège du gouvernement. "Ces élections auront lieu bon gré mal gré le 23 octobre comme prévu". Le scrutin, initialement programmé pour le 24 juillet, a été reporté à l'automne pour des raisons d'organisation.

Un adolescent tué à Sidi Bouzid

Le journaliste et politologue tunisien Bicesse Burhan décrypte les accusations à peine voilées du chef du gouvernement. "Sans les citer directement, le Premier ministre parle des islamistes [représenté par le parti Ennahda, NDLR] et de l'extrême-gauche. Mais sur le terrain, il est impossible d'affirmer que ces groupes sont derrière les violences de ce week-end", prévient-il.

Dans un éditorial, le quotidien francophone tunisien "Le Temps" tempère aussi ces "graves accusations" : "On ne peut penser que de petits partis au poids insignifiant ont suffisamment de force pour orchestrer autant de perturbations. On ne croit pas non plus que les grands partis puissent craindre la prochaine échéance électorale dans la mesure où ces derniers sont déjà prêts."

Plus de six mois après la révolution, le pays a en tout cas connu au cours des derniers jours une dégradation de la situation sécuritaire. Dans la capitale Tunis, quelque 300 personnes ont attaqué un poste de police dans le quartier d'Intilaka, dans l'ouest de la ville, dans la nuit de samedi à dimanche. Les affrontements ont duré plusieurs heures. Quasiment au même moment, des commissariats et des magasins ont été la cible d'attaques dans plusieurs autres villes du pays et six personnes ont été blessées.

Vendredi déjà, les forces de l'ordre avaient utilisé des gaz lacrymogène pour disperser une manifestation hostile au gouvernement à Tunis. 

La ville de Sidi Bouzid, où est née le mouvement de contestation qui a conduit au départ de l'ancien président Zine el-Abiddine Ben Ali le 14 janvier, a elle aussi été le théâtre d'une manifestation au cours du week-end. "On ne peut pas parler de violence organisée, explique Atia Athmouni, membre du bureau politique de Parti démocratique progressiste (PDP) et habitant de Sidi Bouzid. Il s'agit d'un petit groupe mobile qui a brûlé des pneus et jeté des pierres sur les policiers samedi soir." En ouvrant le feu pour répliquer aux agissements de ces manifestants, les forces de l'ordre ont provoqué la mort d'un adolescent, Thabet Belkacem, tué "par le ricochet d'une balle".

Lundi, une courte manifestation a été organisée à Sidi Bouzid, obligeant des commerçants à fermer boutique, et un groupe de jeunes a attaqué le siège de la garde nationale. En fin de journée, le calme était revenu et un couvre-feu a été décrété.

"Bandits, voleurs, extrémistes, nationalistes"

Pour Atia Athmouni, ces violences récentes marquent une nette détérioration de la situation. "Même si c'est de Sidi Bouzid qu'est partie la révolution, il n'y avait eu jusqu'à présent aucune violence ni aucun bâtiment incendié, assure ce membre du PDP. Ces incidents sont le fait à la fois de bandits et de voleurs, et d'extrémistes et de nationalistes."

"La population est très mécontente, ajoute-t-il. J'ai l'impression qu'il y a un fort sentiment anti-Ennahda et anti-extrêmisme. Les gens demandent seulement la paix et le travail ; ce sont leurs priorités pour reconstruire le pays."

La secrétaire générale du PDP, Maya Jribi, a elle aussi déclaré mardi que "des forces" - sans dire lesquelles - tentaient de déstabiliser le pays.

Les islamistes d'Ennahda, pointés du doigt dans les troubles qui agitent la Tunisie, ont démenti toute volonté de déstabilisation du pays et assuré leur soutien au processus électoral devant mener à l'élection d'une assemblée constituante le 23 octobre.

"Nous n'essayons pas de déstabiliser ou de faire tomber le gouvernement provisoire", a martelé le président d'Ennahda Rached Ghannouchi, lors d'une conférence de presse organisée au lendemain d'un discours du Premier ministre Béji Caïd Essebsi qui avait dénoncé une tentative de déstabilisation du pays. Lors d'une réunion organisée dimanche à Monastir, une ville côtière située au sud de Tunis, Ennahda avait déjà appelé à "la réconciliation entre tous les Tunisiens". Ennahda a également invité "au dialogue entre les différentes formations politiques en Tunisie et au rejet du terrorisme intellectuel et de la dictature". Le puissant parti islamiste Ennahda, réprimé sous l'ère Ben Ali, a définitivement quitté le 27 juin la commission chargée de mener les réformes et la transition démocratique, qu'il accuse d'abuser de ses prérogatives.

Ennahda n'est pas la seule formation politique mise en cause. Des observateurs y voient la griffe des anciens du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti de l'ex-président Ben Ali. Interrogé il y a quelques semaines par France24.com, le politologue Vincent Geisser résumait ainsi le débat politique actuel : "Les discussions se focalisent sur deux courants anxiogènes : il y a d'un côté la peur d'un retour des élites de l'ancien régime, de l'autre la peur de l'islamisme. [...] Un débat politique vraiment nouveau n'a pas encore émergé."