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Le roi Felipe VI se rend mardi dans l'enclave de Ceuta, trois mois après l’arrivée de plus de 72 000 migrants en provenance du Maroc. Si cette visite se veut un geste de soutien envers la population locale, elle pourrait raviver les tensions avec Rabat qui revendique sa souveraineté sur la ville autonome ainsi que sur celle de Melilla, située à quelque 500 km.

Le roi Felipe VI et la reine Letizia d'Espagne (à droite) attendent le président français et son épouse à leur arrivée au Palais royal de Madrid, le 29 septembre 2026. © Ludovic Marin, AFP

Avant la visite du roi Felipe VI, les autorités ont fait place nette : des dizaines de policiers accompagnés de soldats ont procédé dimanche au démantèlement du dernier camp de migrants situé dans le centre historique de Ceuta, 48 heures avant l'arrivée du monarque dans l'enclave espagnole prévue mardi 13 octobre.

Visite à la mairie et dans des écoles, cérémonie religieuse en hommage aux migrants décédés, rencontre avec la société civile... Le roi d'Espagne, Felipe VI, se rend à Ceuta pour la première fois depuis son accession au trône en 2014, avant de s'envoler mercredi pour Melilla, l'autre ville autonome située sur le continent africain.

Ce déplacement s'annonce délicat à plus d'un titre : il intervient un mois et demi avant des élections législatives anticipées en Espagne et moins de trois mois après l'arrivée massive de migrants en provenance du Maroc. Cette crise a ravivé les tensions avec Rabat, qui revendique sa souverainté sur l'enclave, et provoqué de vives tensions entre le gouvernement et les autorités locales confrontées à une situation humanitaire difficile, notamment concernant le sort des mineurs isolés.

Si la plupart des personnes entrées dans l'enclave l'ont quittée ou ont été renvoyées dans les heures qui ont suivi, plusieurs milliers sont restées dans ce petit territoire de 18 km2, pour beaucoup dans les rues ou dans les collines de la ville, principalement en périphérie, malgré l'ouverture de centres d'accueil par le gouvernement central pour évacuer les grands campements installés sur les plages.

Dans le centre historique, où flottent de nombreux drapeaux espagnols et où s'affiche souvent le slogan "Ceuta n'est pas à vendre, Ceuta se défend", difficile pourtant d'apercevoir les migrants toujours présents, mais l'importante présence policière rappelle le caractère exceptionnel de la situation.

"Bien sûr que cela affecte un peu la coexistence. Et ce que nous voulons tous, musulmans, hindous, juifs et chrétiens, c'est qu'ils partent et nous laissent vivre, parce qu'ils ne peuvent pas rester ici. Ils sont entrés illégalement", estime Gema Miralles, une esthéticienne de 54 ans, interrogée par l'AFP.

Un sujet de discorde depuis 1956

Pour l'extrême droite européenne, Ceuta est devenue un symbole et un cri de ralliement : la veille de la visite du roi, le président du Rassemblement national ,Jordan Bardella, a fait le déplacement dans l'enclave aux côtés du leader du parti Vox, Santiago Abascal.

Les deux dirigeants ont accablé le gouvernement du socialiste Pedro Sanchez, responsable, selon eux, d'un "appel d'air" lié à sa politique de régularisation de sans-papiers.  

Officiellement, la présence de Felipe VI se veut un geste de soutien envers une population éprouvée par des mois de crise. Mais cette visite du roi, symbole de l'unité de l'État, vient aussi réaffirmer la souverainté espagnole sur Ceuta et Melilla, sujet de discorde entre Madrid et Rabat depuis l'indépendance du Maroc en 1956.

Selon les experts, les crises migratoires à répétition et le supposé laxisme des forces de sécurité marocaines constituent des moyens de pression diplomatique. Après la vague d'arrivée massive de migrants clandestins de juillet, plusieurs rapports de police espagnols ont mis en cause les autorités marocaines. Des accusations rejetées par Rabat mais également par le Premier ministre Pedro Sanchez. 

Dans ce contexte, la visite de Felipe VI sera scrutée de près. Dans l'opinion publique marocaine, nombreux sont ceux à fustiger ce geste diplomatique. "C’est de la provocation ! En tant que roi, il ne devrait pas venir dans une ville occupée, il aurait dû envoyer son conseiller ou son Premier ministre. Les Marocains ne vont pas oublier", affirme sur RFI un habitant de Casablanca.

En 2007, la visite de Juan Carlos Ier, la dernière en date d'un souverain espagnol, avait suscité un tollé diplomatique au Maroc qui avait rappelé son ambassadeur à Madrid pour consultations.

Une visite en accord avec Mohammed VI ?

Cependant, la perpective d'une nouvelle brouille semble improbable, affirme El Pais qui cite des sources diplomatiques et militaires. Selon le grand quotidien espagnol, le déplacement du roi d'Espagne bénéficie de l'approbation de Mohammed VI. Une information que ni Rabat, ni Madrid n’ont confirmé.

S'exprimant pour la première fois sur les événements de Ceuta, le roi du Maroc a défendu le 9 octobre le "partenariat" avec l'Espagne mais rejeté toute tentative de "pression" ou de "chantage", en référence aux critiques espagnoles sur la gestion marocaine.   

"Face aux déclarations irresponsables de certains milieux politiques et médiatiques et à leur instrumentalisation flagrante de la situation, nous affirmons que le partenariat est un choix souverain et un engagement volontaire, qui ne saurait faire l'objet d'aucune pression ou menace, ni d'aucun chantage", a déclaré Mohammed VI devant le Parlement.

En septembre, le ministère marocain des affaires étrangères avait déjà insisté sur l'importance de ses relations avec l'Espagne, qui en 2023 avait apporté son soutien au plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental. Nul doute que la visite de Felipe VI à Ceuta sera un nouveau test pour l'équilibre du partenariat entre Madrid et Rabat.

Avec AFP