Dans les derniers jours d’août, des incendies ont ravagé le nord-est de l’Algérie. Les images de l'enterrement collectif de plusieurs dizaines de personnes ravivent le débat sur le véritable bilan des feux, alors que les autorités n’ont plus communiqué à ce sujet depuis le 26 août. Des comptes marocains ont par la suite diffusé des éléments de désinformation.
Une pelleteuse creuse une fosse rectangulaire, de nuit, sous les regards d’une vingtaine d'hommes. Sur ces images tirées d’une vidéo diffusée en direct sur TikTok le 27 août au soir, un homme commente en arabe algérien :
"À chaque fois, ils ramènent 30, 40 [corps]. Il y a beaucoup de disparus, il y a des gens qui cherchent leurs parents, leurs enfants, et qui ne les ont pas encore trouvés. El Ancer, Texenna, El Milia, [la région de] Jijel a presque été intégralement touchée."

Jijel est le nom d’une ville et d’une wilaya – l’équivalent d’un département en Algérie – situées sur la côte nord-est du pays. Celle-ci a été l’un des épicentres de la vague de feux de forêts qui ont ravagé la région à partir du 26 août, qualifié de "mercredi noir" par les habitants et certains responsables. Les périphéries des communes citées ont été touchées par les flammes entre le 26 et le 27 août, comme le montre le site FIRMS de l’agence spatiale américaine, qui permet d’observer en direct l’évolution des incendies.

L’auteur de la vidéo est un jeune habitant de Jijel, qui depuis le début de la catastrophe a délaissé son contenu habituel – centré sur le sport et le fitness – pour documenter la situation.
Selon lui, la fosse commune en cours d’excavation qu’il filme se trouve à "Djemaa Beni Habibi, qui a été très touchée". Cette indication permet de retrouver le cimetière de cette petite ville, située à 30 kilomètres à l’est de Jijel, où les images ont été filmées.
Un enterrement de masse en présence du Premier ministre, mais sans chiffres officiels
Le lendemain, d’autres vidéos diffusées par des habitants permettent en partie de mesurer l’ampleur du bilan humain de ces incendies.
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Accepter Gérer mes choixSur certaines images, au moins 13 cercueils sont visibles au même moment.

Une autre vidéo, filmée dans le cimetière après le remplissage d’une partie de la fosse commune, montre plus de vingt sépultures individuelles se résumant à de simples monticules de terre surmontés d'une bouteille d’eau ou d'un bâton. La pelleteuse, encore au travail au moment où sont filmées les images, est en train de recouvrir de terre au moins trois autres cercueils. Une large partie de la fosse reste vide et semble pouvoir encore accueillir plusieurs dépouilles.
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La cérémonie s’est déroulée en présence d’un large public, du Premier ministre algérien et de plusieurs autres membres du gouvernement. Des comptes officiels s’en sont également fait l’écho, mais sans révéler de bilan sur le nombre de personnes inhumées ce jour-là.
D’autres sources permettent de se faire une idée du bilan humain : le 27 août au soir, soit la veille de l’enterrement, la municipalité de Djemaa Beni Habibi diffuse deux communiqués sur Facebook (ici et ici) donnant des noms de victimes rassemblées dans deux hôpitaux différents. Ils sont destinés aux familles, afin que celles-ci puissent venir voir les corps.
Une fois les doublons entre les deux listes supprimés, notre rédaction a établi qu’elles contenaient en tout 72 noms.

Un bilan provisoire largement dépassé
Les autorités algériennes ne publient plus de chiffres officiels concernant les morts et les blessés liés à la dernière vague d’incendies de la fin du mois d’août. Le dernier bilan provisoire, donné le 26 août par le ministre de l’Intérieur, faisait état de 12 morts et 54 blessés. Des chiffres démentis par le seul enterrement collectif de Djemaa Beni Habibi.
D’autres remontées du terrain viennent contredire les chiffres officiels. Un député algérien qui a visité la zone sinistrée le 31 août a ainsi affirmé sur Facebook que 19 membres d’une même famille auraient trouvé la mort dans le village d’El Ancer lors des incendies du "mercredi noir".
Sur la base de communiqués d’officiels, d'administrations ou de familles, la rédaction des Observateurs a pu relever au moins 98 noms de victimes dans la région de Jijel. En ajoutant les publications de médias locaux – parfois difficiles à vérifier et qui ne donnent pas systématiquement les noms des victimes – notre décompte atteint près de 130 victimes potentielles. La journaliste Nozha Khelalef, citée par certains médias algériens et le journal français Le Monde, arrive quant à elle à plus de 200 morts avec une méthode similaire.
Le nombre de victimes est probablement encore plus élevé. Jeune Afrique rapportait ainsi vendredi 28 août les propos de sources anonymes proches du ministère algérien de la Défense. Celles-ci affirmaient que 385 personnes auraient péri dans les incendies, sans compter les disparus.
Un drame manipulé par des comptes favorables au gouvernement marocain
Sur X, l'ambiguïté que les autorités algériennes laissent planer autour du bilan réel des incendies est exploitée par des comptes qui affichent leur soutien au Maroc, rival géopolitique de l’Algérie au Maghreb.
L’un d’entre eux diffuse ainsi une vidéo montrant selon lui "plus de 20 victimes", "enterrées à 3 h du matin". "Une autre vidéo [qui] vient démentir la version du régime militaire algérien", assure-t-il. La rédaction des Observateurs n’a pas pu vérifier indépendamment ces affirmations.

D’autres n’hésitent pas à détourner les images de l’enterrement de masse de Djemaa Beni Habibi. Reprenant les images du live TikTok montrant le creusement de la fosse commune, un compte intitulé "Opinion Marocaine" affirme qu’elles montrent "les opérations d'enterrement sous le couvert de l'obscurité dans les cimetières collectifs des victimes des incendies en Algérie, et l’absence totale des médias officiels algériens".

Pourtant, ces images ne montrent que les préparatifs de la cérémonie, probablement dans la nuit du 27 au 28 août. L’enterrement lui-même n’a pas eu lieu de nuit, de manière secrète, comme le prétend ce compte, mais de jour, en présence d’un large public et de dignitaires locaux et nationaux, comme vu plus haut. Il a par ailleurs été couvert par certains médias algériens critiques de l'action du gouvernement.
