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Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a rappelé à l’ordre, mercredi, les deux principaux services de renseignement du pays dont les membres se sont tirés dessus. Un incident qui révèle la rivalité entre les espions ukrainiens. 

Des échanges de coups de feu entre agents de deux services ukrainiens de renseignement ont causé une vive réaction du président ukrainien Volodymyr Zelensky. © Studio graphique France Média Mopnde

Une guerre des espions ukrainiens dans les rues de Kiev ? Hors de question pour le président ukrainien Volodymyr Zelensky qui a sommé, mercredi 2 septembre, les deux principaux services de renseignement du pays – le SBU et le GUR – de baisser les armes après des échanges de coups de feu entre membres de ces officines plus tôt dans la journée.

Le dirigeant ukrainien a qualifié l’incident d'"absolument honteux" et prévenu qu’aucune fusillade ne serait tolérée, sauf pour "tirer sur les occupants russes pour défendre le pays".

Intense face-à-face d’espions à Kiev

L’échange de coups de feu dénoncé par Volodymyr Zelensky aurait fait plusieurs blessés graves parmi les membres du GUR – le service de renseignement militaire – d’après les autorités ukrainiennes.

La fusillade s'est déroulée à l’issue d’un intense face-à-face de plusieurs heures entre des agents masqués en tenue militaire du service ukrainien de renseignement intérieur, le SBU, et une unité des forces spéciales du GUR.

Les agents du SBU étaient venus effectuer une perquisition au domicile du numéro 2 de cette unité des forces spéciales, ce qui n’aurait pas plu aux autres membres de ce groupe. Les coups de feu "auraient été tirés après que le SBU a tenté d’arrêter des agents [du GUR] qui s’opposaient à la perquisition", indique Ryhor Nizhnikau, spécialiste de l’Ukraine à l'Institut finlandais des affaires internationales.

Les récits divergent quant à savoir qui a tiré en premier. Pour le procureur général ukrainien, les agents du SBU ont été pris pour cible, ce que le GUR conteste, arguant que ce sont ses membres qui ont été attaqués les premiers. La présidence ukrainienne a assuré qu’une enquête avait été lancée pour établir précisément les faits.

Une chose est sûre : le SBU "a fait intervenir l’'Alpha Team', c’est-à-dire une de ses unités d’élite, chargée notamment de la lutte antiterroriste. C’est donc une opération importante aux yeux du contre-espionnage ukrainien", souligne Huseyn Aliyev, spécialiste de la guerre en Ukraine à l’université de Glasgow.

Pourquoi un tel affrontement ? C’est la grande inconnue, tant les circonstances autour de cet incident ayant mis le président ukrainien hors de lui sont floues. L’affaire implique des combattants russes pro-ukrainiens aux ordres du GUR, dont l’un des responsables aurait été kidnappé par le SBU, une prétendue tentative d’assassinat organisée par des espions russes du FSB à Kiev et de potentielles ramifications politiques jusqu’aux plus hautes sphères de l’État ukrainien.

La thèse d’un complot du FSB

La perquisition qui a mis le feu aux poudres s’est déroulée au domicile de Stepan Kaplunov, le vice-commandant du Corps des volontaires russes, un groupe paramilitaire composé de Russes anti-Poutine aux ordres du GUR. "C’est une petite unité de forces spéciales mise en 2022 sous le commandement des services de renseignement militaires ukrainiens et utilisée pour des opérations spéciales, essentiellement à la frontière russe ou en territoire russe", précise Huseyn Aliyev.

Officiellement, le SBU s’intéresse à Stepan Kaplunov dans le cadre d’une enquête liée à une tentative d’assassinat préparée par le FSB, le service de renseignement russe, visant "un important opposant russe" et qui aurait été déjouée à Kiev.

Les espions ukrainiens avaient même déjà enlevé Stepan Kaplunov à son domicile le 23 août avant de le relâcher plusieurs jours plus tard. À l’époque déjà, il était question de cette fameuse tentative d’assassinat du FSB. Les services de renseignement ukrainiens ont depuis affirmé que les assassins russes se préparaient à agir le 24 août, jour de la fête de l’indépendance ukrainienne, contre un opposant russe venu à Kiev pour participer aux célébrations.

Qui était cet opposant russe dans le viseur du FSB ? Pourquoi fallait-il enlever le numéro 2 d’une milice de combattants russes aux ordres du GUR pour déjouer la tentative d’assassinat ? Stepan Kaplunov a-t-il été accusé de travailler avec les espions russes, ou de détenir des informations permettant de prévenir le complot du FSB ?

Dans un communiqué de presse publié jeudi, le SBU affirme que Stepan Kaplunov a reconnu avoir collaboré avec les services de renseignement russes.

Ce n’est pas la version fournie par le numéro 2 du Corps des volontaires russes au site The New Voice of Ukraine. Dans une interview, il affirme que ces aveux ont été obtenus sous contrainte.

Une histoire de rivalité politique ?

Cet incident s’inscrit dans la relation souvent difficile et parfois explosive entre les deux principaux services de renseignement. "Ils empiètent souvent sur leurs plates-bandes respectives", assure Huseyn Aliyev.

Ce n’est pas non plus la première fois que cette guerre larvée des espions se traduit par des éclats de violence. En 2022, le GUR avait accusé le SBU d’avoir fait tuer l’un de ses agents, un banquier qui avait obtenu des informations sur les plans russes d’invasion. Les services ukrainiens de contre-espionnage avaient auparavant suggéré que l’homme était en réalité un agent double à la solde de Moscou.

L’affaire Kaplunov et la fusillade aux aurores à Kiev qui en a résulté sont par ailleurs à replacer dans un contexte politique conflictuel plus général. "Le GUR a longtemps été dirigé par Kyrylo Boudanov [entre 2020 et janvier 2026, NDLR], perçu aujourd’hui comme un potentiel rival politique de Volodymyr Zelensky", souligne Ryhor Nizhnikau. De son côté, "le SBU dépend directement de la présidence ukrainienne, et ses responsables sont tous loyaux à Volodymyr Zelensky", précise Huseyn Aliyev.

Kyrylo Boudanov, très populaire en Ukraine, a été nommé en janvier chef de l'administration présidentielle et a dans la foulée été remplacé à la tête du GUR par Oleh Ivachtchenko, "qui représente moins un rival politique potentiel pour Volodymyr Zelensky", assure Ryhor Nizhnikau.

Pour cet expert, la trame de fond de cette affaire serait donc peut-être une lutte d'influence politique au plus haut sommet de l'État. C’est aussi ce qu’a affirmé Stepan Kaplunov à The New Voice of Ukraine. Il y soutient que "le SBU voulait obtenir de lui des informations permettant de discréditer le GUR et son ancien patron, Kyrylo Boudanov". "Le but serait, d’après cette hypothèse, de pouvoir écarter les fidèles de l’ancien chef du GUR et réduire l’influence du conseiller présidentiel sur ce service de renseignement", explique-t-il.

Huseyn Aliyev est moins sûr que quelqu’un comme Stepan Kaplunov – simple numéro 2 d’une petite unité du GUR – soit suffisamment important pour avoir accès à des informations vraiment compromettantes.

Mais quoi qu’il en soit, "cette guerre des services de renseignement fait surtout le jeu de Moscou", souligne Huseyn Aliyev. Un avis partagé par Ryhor Nizhnikau, qui souligne que "tant que des unités d’élite comme le groupe Alpha doivent régler des différends entre les services à Kiev, elles ne s’occupent pas de préparer des opérations contre la Russie". Ce qui laisse les coudées franches aux agents de Moscou.