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Lettres dissimulées, comité directeur en pleine fronde : l'Association française de cricket implose
Le président de France Cricket aurait caché à son propre conseil d'administration les courriers du ministère des Sports confirmant que l'instance avait perdu la reconnaissance de l'État. Depuis, le Conseil international du cricket (ICC) a mis France Cricket sous surveillance et gelé ses financements. Pourtant, alors même que l'organisation risque une suspension du cricket mondial, son vice-président vient d'obtenir un siège au conseil d'administration de l'ICC.
Prebagarane Balane, président de France Cricket, lors de la tournée du trophée de la Coupe du monde de cricket de l'ICC à Paris, le 19 août 2023. © Studio Graphique FMM

Le courrier a eu l'effet d'une bombe pour le cricket français. Arrivée le 11 février 2026 au siège de France Cricket à Saint-Maurice, dans le Val-de-Marne, la lettre du ministère des Sports indique qu'aucun mandat pour cette discipline n'a été accordé pour la période 2026-2029 et souligne qu'aucune équipe de cricket n'est autorisée à se revendiquer comme une équipe officielle de "France".

Le procès-verbal d'une réunion du conseil d'administration du 26 juin, publié le 7 juillet sur le site de France Cricket – et archivé par France 24 – avant d'être retiré en moins d'une demi-heure, fait état d'échanges de courriels et de SMS avec le président Prebagarane Balane, dans lesquels ce dernier nie avoir reçu une telle notification du ministère.

À la réception de la lettre, l'agente administrative de l'association en aurait pourtant transmis une version PDF au président, en mettant en copie le directeur général, Saravana Durairaj, et l'avocat de France Cricket, Alexis Rutman. Interrogée plus tard par le trésorier Prethevechand Thiyagarajan, elle déclare que le président lui avait donné pour instruction de transmettre la lettre.

Quand un second courrier arrive du ministère, le 6 mars, les consignes auraient changé. L'agente administrative envoie au président une photo de l'enveloppe par SMS : elle ne l'a pas ouverte, conformément à ses consignes, et l'a déposée dans son tiroir.

Elle informe malgré tout par courriel les trois mêmes destinataires. Le président l'aurait alors appelée, furieux qu'elle ait mis leurs collègues en copie : il lui avait demandé de garder la lettre pour elle. Elle tente d'annuler l'envoi. Selon sa déclaration, l'avocat l'a déjà lu, mais pas le directeur général. Par SMS, elle rassure le président : le rappel a fonctionné, le directeur général n'a rien vu. Il répond par des émojis "pouce levé".

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Une équipe de France non officielle participe à un tournoi de cricket au Portugal, le 5 avril 2026. © France 24

Une rétention d’informations ?

À ce stade, la perte de statut officiel de France Cricket n'est plus un secret : France 24 a rapporté dès décembre 2025 que son agrément allait bientôt expirer.

Pourtant, le 25 mars, le trésorier, Prethevechand Thiyagarajan, cherche toujours à savoir si l'information est officielle. Dans un courriel adressé au président et envoyé en copie au conseil d'administration, il demande confirmation qu'aucune lettre n'a été reçue du ministère. Le président le lui confirme. Dans un autre message envoyé ce matin-là, il indique qu'une lettre est attendue la semaine suivante.

Deux jours plus tard, le dirigeant écrit au ministère des Sports pour signaler qu'il n'a pas reçu la lettre de février. Le ministère lui en envoie une copie par courriel, précisant qu'elle a été expédiée à l'adresse de France Cricket le 3 février.

Quelques jours après, une autre enveloppe du ministère arrive, portant le cachet de la poste du 30 mars. L'agente administrative prévient de nouveau le président : le courrier est dans son tiroir, et cette fois elle n'en a parlé à personne, ni à l'avocat ni au directeur général, selon le procès-verbal publié par France Cricket. Le président accuse réception.

Les échanges relatés dans le procès-verbal de la réunion du 26 juin montrent que, pendant des semaines, le comité directeur élu de France Cricket n'aurait pas été informé des lettres du ministère confirmant la perte de son statut officiel.

Ce même procès-verbal contient une autre information retentissante : la démission de Prebagarane Balane, devant prendre effet le 17 juillet. Il y déclare avoir servi France Cricket pendant des années et souhaiter que l'association aille de l'avant sous une nouvelle direction.

Le président n'a pas répondu aux questions de France 24 concernant ces lettres, son éventuelle démission ou le retrait du procès-verbal. Dans un courriel adressé à son trésorier et figurant en annexe, il précise que l'avocat Alexis Rutman gère l'ensemble des échanges relatifs au statut de l'organisation.

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Une équipe de France non officielle participe à un tournoi de cricket au Portugal, le 5 avril 2026. © France 24

Mise sous surveillance

Alors que France Cricket traverse une période de turbulences, les relations avec le Conseil international du cricket (ICC) ont atteint un niveau historiquement bas.

Dans une lettre citée dans le procès-verbal de la réunion du 26 juin, l'instance mondiale de la discipline a demandé à savoir pourquoi France Cricket a continué à valider des équipes officielles représentant la France, alors qu'il lui avait été signifié qu'elle ne pouvait plus le faire, et pourquoi les procès-verbaux du conseil d'administration relatifs à une réunion d'avril n'avaient jamais été publiés.

Selon le règlement intérieur de France Cricket, les procès-verbaux du conseil d'administration doivent être publiés sur le site Internet de l'organisation dans la semaine suivant la réunion.

Le 6 juillet, France Cricket a publié, avant de le retirer deux heures plus tard, le procès-verbal d'une réunion tenue le 3 juillet, actant de nouvelles exigences de l'ICC : l'élaboration d'un plan de développement pluriannuel et d'un plan de réforme de la gouvernance pour se conformer aux normes requises pour une fédération reconnue, avec un rapport d'étape attendu sous six mois.

En réponse, France Cricket a élaboré un "livre blanc" de 45 pages sur sa gouvernance. Selon le procès-verbal de la réunion, ce document a été adopté à l'unanimité et transmis à l'ICC avant sa conférence annuelle, qui s'est tenue à Édimbourg, en Écosse, du 8 au 11 juillet. Lors de cette même réunion, la secrétaire générale Patricia Clément, le trésorier Prethevechand Thiyagarajan et le directeur général Saravana Durairaj – mais pas le président Prebagarane Balane – ont été désignés comme les interlocuteurs officiels de l'organisation auprès de l'ICC.

Dans le même temps, à Édimbourg, l'ICC a pris des mesures. "France Cricket a été mis sous surveillance lors de la conférence annuelle 2026 de l'ICC en raison du non-respect des critères d'adhésion à l'ICC", a ainsi déclaré un porte-parole de l'ICC à France 24 le 18 juillet. "L'organisation dispose de 12 mois pour remédier aux points de non-conformité."

Selon le magazine "The Cricketer", l'ICC a relevé quatre manquements de France Cricket à ses règles : une "absence de statut juridique approprié et de reconnaissance nationale", une "structure/cadre de gouvernance inadapté", une "structure exécutive, administrative et organisationnelle inadaptée" et un "défaut de soumission d'un plan national de développement triennal conforme".

Le procès-verbal de la réunion du 26 juin de France Cricket indique que les financements de l'ICC avaient été bloqués. "The Cricketer" a également rapporté que l'ICC avait suspendu ces financements avec effet immédiat le 16 juin. France Cricket devait percevoir 560 000 dollars de fonds de développement de l'ICC pour la période 2026-2027.

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Une équipe de France non officielle participe à un tournoi de cricket au Portugal, le 5 avril 2026. © France 24

Jouer ou ne pas jouer

France Cricket a perdu sa reconnaissance officielle de la part de l'État le 1ᵉʳ janvier, date à laquelle son mandat pour gérer la discipline, délégué jusqu'alors à la Fédération française de baseball et softball, a expiré sans être renouvelé. Une organisation multisports concurrente, l’Association sportive des postes, télégraphes et téléphones (ASPTT), avait sollicité ce mandat ministériel avant de se retirer, laissant ainsi le cricket sans aucune instance dirigeante reconnue en France.

France Cricket fait l'objet d'une surveillance accrue depuis qu'une enquête de France 24, publiée en 2023, a rapporté des allégations selon lesquelles l'organisation aurait organisé de faux matches pour obtenir des financements de l'ICC. Cette affaire a conduit 17 joueuses de l'équipe nationale féminine à réclamer une investigation. La sélection a par la suite été dissoute.

En avril 2026, France 24 a révélé que France Cricket avait aligné une équipe masculine senior lors d'un tournoi de l'ICC au Portugal, alors même qu'elle ne bénéficiait plus de la reconnaissance de l'État. Le ministère des Sports a affirmé que France Cricket ne pouvait légalement aligner aucune équipe nationale, et des experts juridiques ont souligné que les responsables s'exposaient à des poursuites civiles ou pénales.

France Cricket a participé en mai aux qualifications européennes pour la Coupe du monde masculine T20 de l'ICC à Chypre. L'équipe s'est inscrite sous le nom de "France Cricket XI", mais a joué avec la mention "FRANCE" inscrite sur les maillots des joueurs.

Interrogé par France 24 sur le fait d'aligner des équipes sans reconnaissance étatique, un porte-parole de l'ICC a estimé que France Cricket "a le même droit de participer que n'importe lequel des autres membres".

Les critères d'adhésion à l'ICC exigent qu'un membre bénéficie d'une reconnaissance nationale dans son pays d'origine. Pour l'instant, durant cette période de transition de 12 mois, France Cricket conserve les mêmes droits que tout autre membre : elle peut participer à des compétitions internationales, à condition que ses équipes s'inscrivent sous le nom de "France Cricket" plutôt que "France".

Toutefois, sa place dans le monde du cricket dépend désormais du rétablissement de la reconnaissance perdue au niveau national ; or, l'État français, qui contrôle cet agrément ainsi que les financements publics et le droit d'aligner une équipe nationale officielle, maintient son refus.

Dans un podcast de la BBC publié le 6 juin, Prebagarane Balane a défendu la conduite de l'organisation. Il a démenti les informations faisant état de matchs "fantômes" et déclaré que France Cricket contestait le refus du ministère de lui accorder un mandat et qu'elle saisirait la justice si ce recours échouait. Ce recours a été rejeté, selon le procès-verbal de la réunion du conseil d'administration du 26 juin.

"Je suis président depuis près de 12 ans", a-t-il insisté auprès de la présentatrice de la BBC Alison Mitchell. "Nous sommes des bénévoles qui agissons par passion et pour développer le cricket."

Une place au sommet de l'ICC

Alors même que la situation de France Cricket s'est dégradée dans l'Hexagone, son vice-président Gurumurthy Palani a vu, paradoxalement, son influence croître au sein du monde du cricket.

À Édimbourg, Gurumurthy Palani a été élu au conseil d'administration de l'ICC (composé de 16 membres) en tant que l'un des trois administrateurs représentant les membres associés ; il est arrivé en tête du scrutin avec 35 voix sur 43 suffrages exprimés, évinçant ainsi le Singapourien Imran Khwaja, administrateur représentant les membres associés depuis 2008.

L'ICC a ensuite nommé Gurumurthy Palani à la tête de son Comité de développement, l'instance chargée de promouvoir la discipline dans les nations où le cricket est moins implanté, tout en plaçant simultanément France Cricket sous surveillance.

Son nom n'apparaît plus sur le site Internet de France Cricket. Une version archivée montre qu'il y figurait encore en tant que vice-président le 29 juin. Le procès-verbal de la réunion du 26 juin indique qu'il avait prévenu le conseil d'administration qu'il pourrait être amené à se retirer de l'organisation en cas d'élection. Gurumurthy Palani n'a pas répondu à notre demande de commentaire.

Le conseil d'administration de France Cricket devait se rassembler à nouveau le 17 juillet, date à laquelle la démission de Prebagarane Balane devait prendre effet, mais cette réunion n'a pas eu lieu.

Article traduit de l'anglais par Stéphanie Trouillard. L'original est à retrouver ici.