
Un nuage de fumée après le bombardement d'un entrepôt du géant russe du e-commerce Wildberries à Saint Pétersbourg. © Stringer, Reuters
Depuis une semaine, les bombardements ukrainiens en territoire russe visent en priorité des sites qui peuvent sembler sans rapport évident avec la guerre : les entrepôts de Wildberries, l’équivalent russe d’Amazon.
À Moscou, à Saint-Pétersbourg, à Simferopol (Crimée) ou encore à Krasnodar et à Voronezh, les drones et missiles ukrainiens ont frappé neuf installations du géant russe de l’e-commerce depuis le 18 juillet. Sur la même période, l’Ukraine n’a ciblé que cinq installations pétrolières, a comptabilisé Meduza, site indépendant russe d’informations.
Après le pétrole, l’e-commerce
Ces frappes de drones ont déjà coûté entre 3 et 4,4 milliards de dollars à Wildberries en dégâts matériels et destructions de stocks, souligne le Wall Street Journal, citant des estimations de Data Insight, un cabinet d’études moscovite.
Les bombardements ukrainiens contre les entrepôts ont également coûté la vie à au moins neuf personnes qui travaillaient sur ces sites, d’après les autorités russes.
"Il s’agit clairement de la continuation de la stratégie initiée avec les frappes contre les infrastructures pétrolières", assure Stephen Hall, spécialiste de la Russie à l’université de Bath. Ces bombardements depuis plusieurs mois ont entraîné des pénuries d’essence avec des longues files d’attente pour accéder aux stations services disposant encore de réserves.
Pour afficher ce contenu YouTube, il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.
Accepter Gérer mes choixUne extension de votre navigateur semble bloquer le chargement du lecteur vidéo. Pour pouvoir regarder ce contenu, vous devez la désactiver ou la désinstaller.
Réessayer
"Comme avec les attaques contre les raffineries de pétrole, les frappes contre les entrepôts de Wildberries ont un impact immédiat sur la population civile, lui rappelant que la guerre est à sa porte", affirme Jenny Mathers, spécialiste de la Russie à l'université d'Aberystwyth.
En effet, "en tant que plus important site d’e-commerce en Russie, Wildberries est extrêmement utile pour la vie quotidienne de millions de Russes, à la fois en ville et à la campagne où le réseau de livraison de Wildberries pallie l’absence de certains commerces", souligne Jeff Hawn, spécialiste de la Russie à la London School of Economics.
En tout, plus de 80 millions d’internautes utilisent Wildberries tous les mois, d’après les chiffres officiels de l’entreprise, soit plus d’un Russe sur deux.
La plateforme n’est pas seulement importante pour les acheteurs. "Elle fonctionne aussi un peu comme eBay ou Amazon Marketplace en offrant aux particuliers ou aux petites entreprises la possibilité d’y vendre leurs produits", explique Stephen Hall.
Pousser les Russes à bout ?
Les frappes de drones ukrainiens risquent ainsi de coûter très cher à des milliers de petits entrepreneurs russes. "Ce n’est pas juste l’entrepôt qui part en fumée. C’est aussi tout le temps, l’argent et l’espoir investis dans mon activité qui disparaît", se désole Tatyana Mikhailova sur Instagram. Cette Russe a perdu plus de 4 000 manteaux de fourrure qu’elle espérait vendre sur Wildberries avant l’hiver.
Même constat pour Viktoria Terekhova, qui fabrique et vend des vêtements pour enfants. Sur Instagram, elle explique, en pleurs, avoir perdu pour environ 160 000 dollars (140 000 euros) de marchandises qui étaient stockées dans des entrepôts détruits par les drones ukrainiens.
Les autorités ukrainiennes ont conscience de l’impact de ces frappes. Dans une interview accordée à la version russophone du média en ligne lituanien Delfi, Mykhaïlo Podoliak, conseiller du président ukrainien Volodymyr Zelensky, affirme que si les petites entreprises russes n’ont plus rien à perdre et qu’elles sont au bord de la faillite, elles vont peut-être se révolter contre le pouvoir russe et sa guerre d’invasion en Ukraine.
"C’est une stratégie risquée car elle peut aussi pousser la population russe à se retourner contre l’Ukraine plutôt que contre le Kremlin", souligne Stephen Hall. Les propagandistes pro-Poutine se sont empressés de dénoncer ces frappes de drones, évoquant sur Telegram des "actes de barbarie", voire des "crimes de guerre".
Ces attaques contre les entrepôts sont ce qui se rapproche le plus de frappes ukrainiennes contre des infrastructures civiles depuis le début de la guerre, reconnaît Jenny Mathers. Meduza, un média pourtant d’opposition à Vladimir Poutine et profondément hostile à la guerre menée en Ukraine, s’est longuement penché sur l’épineuse question de la légalité de ces bombardements et sur le fait de savoir s’ils pouvaient être qualifiés de crimes de guerre.
Wildberries vend-elle du matériel militaire ?
Volodymyr Zelensky s’en défend, affirmant que Wildberries participe activement à l’effort de guerre russe. Comment ? La plateforme vend du matériel militaire utilisable par l’armée russe, comme des lunettes infrarouges et des gilets pare-balles, tout comme des composants utiles pour la conception de drones, a affirmé le président ukrainien.
"On parle souvent du système D de l’armée ukrainienne pour se procurer du matériel, mais les forces russes font également face à des problèmes d’approvisionnement. Il existe des filières parallèles, impliquant souvent les familles des soldats sur le front qui achètent du matériel sur Wildberries afin de s’assurer que leurs proches engagés au combat disposent du meilleur équipement possible pour survivre", explique Jenny Mathers.
À ce titre, "même si 90 % des biens vendus sur Wildberries le sont à des fins purement civiles, les bombardements des entrepôts vont tout de même avoir un effet sur l’effort de guerre", affirme Jeff Hawn.
Avec un profit annuel de 175 milliards de roubles (environ 2 milliards d’euros) en 2025, Wildberries représente l’un des plus importants contribuables en Russie. "L’argent versé à l’État sert clairement à financer la guerre", souligne Jeff Hawn.
La PDG de Wildberries et la femme la plus riche de Russie, Tatyana Bakalchuk, figure également sur les listes de sanctions ukrainiennes depuis 2021, soit avant la guerre d’invasion de grande ampleur. Kiev lui reprochait déjà à l’époque de vendre du matériel militaire que les milices pro-russes dans le Donbass pouvaient utiliser.
Il n’empêche que des voix même au sein de l’opposition russe en exil se demandent si l’Ukraine n’est pas allée trop loin avec ces frappes contre l’empire russe du e-commerce. Ils soutiennent notamment que les bombardements russes contre Nova Poshta, un important service de livraison rapide et qui peut être perçu comme un équivalent ukrainien de Wildberries, avaient entraîné l’ouverture d’une enquête pour crime de guerre en Ukraine.
Pour Jeff Hawn, l’Ukraine va probablement "continuer à diversifier les sites ciblés par ses drones" pour heurter à la fois l’effort de guerre du Kremlin et prouver que ce conflit à un coût pour le commun des Russes. La campagne contre les raffineries de pétrole a démontré l’efficacité de cette approche. Mais à force, Moscou a pu adapter ses défenses anti-aériennes pour protéger ses sites. Cela devient plus compliqué si l’Ukraine vise également d’autres types d’installations comme les entrepôts de Wildberries. Et à quelques mois des élections législatives russes de septembre 2026, l’extension du domaine des frappes en territoire russe peut augmenter le sentiment que le pouvoir russe est incapable de protéger les intérêts de ses citoyens.
