
Un pisciculteur examine ce qu'il reste de son bassin touché par la sécheresse, le 11 août 2023 près de Joyeux, sur le plateau de la Dombes (Ain). Image d'illustration. © Jeff Pachoud, AFP
La France va-t-elle vivre un nouvel été marqué par des restrictions d'eau ? Quelques jours après un épisode caniculaire d'une ampleur exceptionnelle, la sécheresse s'installe sur l'ensemble du territoire, obligeant d'ores et déjà certains à limiter leur consommation d'eau.
Vendredi 3 juillet, 34 départements français sont en situation de "crise", le niveau d'alerte le plus élevé, et 96 ont déjà franchi des seuils de vigilance ou d'alerte, selon le décompte du gouvernement. À titre de comparaison, en 2022, quand la France avait été frappée par une sécheresse estivale historique et quand 700 communes avaient été privées d'eau potable, 85 départements étaient concernés à cette période de l'année.
Concrètement, la quasi-totalité de la France est donc invitée à restreindre sa consommation dans tous les domaines jugés "non essentiels" tels que les activités nautiques, l'arrosage des jardins ou des golfs, le lavage de voitures, etc.
Sur le plateau de la matinale de TF1, le 1er juillet, le ministre délégué chargé de la transition écologique, Mathieu Lefèvre, a tenu à rassurer, affirmant qu'il n'y avait pour l'heure pas de "risque d'approvisionnement en eau potable". Mais la vigilance reste de mise, a-t-il insisté, alors que l'été commence à peine.
Une dégradation rapide
Il faut dire que la situation s'est dégradée rapidement. Il y a encore quelques semaines, tous les signaux semblaient au vert. Début mars, alors que la France venait de vivre son mois de février le plus pluvieux depuis 1959 – avec d'importantes précipitations dans l'ouest du pays –, le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) saluait une recharge "exceptionnelle" des nappes phréatiques. Les niveaux étaient même "excédentaires" sur les trois quarts de l'Hexagone.
Pourtant, depuis le début de l'été, le niveau de ces précieuses réserves diminue et les cours d'eau s'assèchent.
"Le niveau de certaines nappes est encore satisfaisant, dans la Beauce et sur le pourtour méditerranéen, par exemple. Mais d'autres ont des valeurs très basses, notamment dans le Massif central et le Limousin", détaille David Ratheau, hydrogéologue au BRGM.
"La situation n'est pas encore totalement alarmante, mais elle est préoccupante pour la suite de l'été, analyse-t-il. D'autant plus si les prévisions météorologiques se précisent et qu'il n'y a aucune précipitation pendant encore un moment." Or, rappelle-t-il, les nappes phréatiques ne sont pas seulement des réserves en eau pour la consommation humaine, elles sont aussi très importantes pour la biodiversité, offrant des refuges à de nombreuses espèces.
La sécheresse en cours est cependant déjà bien visible dans les cours d'eau. "C'est impressionnant, dans de nombreux fleuves et rivières, les niveaux baissent très rapidement", réagit Claire Magand, hydrologue à l'Office français de la biodiversité (OFB).
"Jusqu'à la première canicule, fin mai, les niveaux des cours d'eau étaient plutôt hauts pour la saison. Depuis, tout dégringole", témoigne-t-elle. "Et c'est d'autant plus marquant que, normalement, ce phénomène est plutôt lent."
Le cas de la Loire, soulève-t-elle, est particulièrement marquant. "Mi-mai, son débit à Montjean-sur-Loire était au-dessus de la normale, mesuré à 668 m³/s. Le 30 juin, il avait chuté à 142 m³/s, un niveau trois fois plus bas que la normale", raconte-t-elle. "Du jamais-vu."
En parallèle, certains petits cours d'eau et des rivières commencent à se tarir, jusqu'à entraîner des hécatombes de poissons. "La situation se tend partout, en suivant principalement un arc Sud-Ouest, Nord-Est", résume la spécialiste. "La Bretagne et la Normandie commencent aussi à être menacées. Seuls le Nord et le pourtour de la région Paca semblent pour le moment épargnés."
Un marqueur de dérèglement climatique
Mais comment la sécheresse a-t-elle pu s'installer si rapidement malgré un hiver marqué par des pluies abondantes ?
Première raison : "Déjà, parce qu'après ces pluies de février, les précipitations se sont raréfiées. Nous sommes en déficit de précipitations depuis le début du printemps. Logiquement, les réserves avaient donc déjà été entamées", note David Ratheau.
À cela, sont venues s'ajouter les deux vagues de chaleur de mai et de juin. "De façon directe, la végétation est venue puiser davantage d'eau dans les sols, les asséchant", poursuit le spécialiste. "De façon plus indirecte, cela a entraîné une hausse de la consommation humaine. Il fallait plus d'eau pour boire, se laver, irriguer des champs agricoles ou abreuver des animaux d'élevage", liste-t-il.
Mais surtout, "la situation actuelle illustre parfaitement la nouvelle réalité du dérèglement climatique", alerte Jan Polcher, climatologue et hydrologue, directeur de recherches au Centre national de la recherche scientifique (CNRS).
Avec le réchauffement climatique, hivers pluvieux et étés très secs ne sont en effet plus incompatibles.
Pour comprendre, il faut regarder "au-delà des précipitations et de leur abondance et se concentrer sur ce qui se passe dans l'atmosphère", explique le spécialiste. "Naturellement, elle contient de l'eau sous forme de vapeur. Or, plus elle se réchauffe, plus elle peut contenir de l'humidité", poursuit-il, précisant que pour 1°C supplémentaire, elle peut capter jusqu'à 7 % d'humidité de plus.
Sous l'effet du changement climatique, "l'atmosphère se réchauffe et absorbe donc davantage d'eau", résume-t-il. Conséquence : "Même s'il pleut beaucoup, ces excédents d'eau disparaissent donc des sols plus rapidement qu'avant et les risques de sécheresse augmentent."
"En quelque sorte, c'est l'atmosphère qui se réchauffe qui réclame son dû", tranche-t-il. On se retrouve ainsi avec plus de catastrophes hivernales, notamment des inondations et des crues, tout en ayant davantage de canicules, de sécheresses et autres dégâts estivaux de l'autre.
Et dans la trajectoire actuelle du dérèglement climatique, le phénomène devrait encore se renforcer dans les années à venir. Selon les projections du Haut-Commissariat à la stratégie et au plan, 88 % du territoire français pourrait être régulièrement en situation de "tension hydrique" l'été à l'horizon 2050.
Un été de tous les risques ?
À plus court terme, l'ensemble des spécialistes interrogés a désormais les yeux rivés sur les prévisions météorologiques des prochaines semaines. "Idéalement, il faudrait qu'il pleuve de façon constante pendant plusieurs jours", espère David Ratheau.
Pour le moment, ce n'est pas ce qui est prévu. "L'épisode de sécheresse en cours est appelé à se poursuivre et à s'intensifier dans les semaines à venir", déplorait mercredi le ministre délégué chargé de la Transition écologique, Mathieu Lefèvre. De fait, Météo-France ne prévoit pas de retour des précipitations pendant au moins les quinze prochains jours. Et les températures devraient rester chaudes, même si, pour le moment, les risques de vivre un épisode similaire à la canicule de juin sont "faibles".
"À la fin, cela montre une fois de plus la nécessité de réfléchir à notre usage de l'eau dans le contexte du dérèglement climatique et de mettre en place une vraie stratégie d'adaptation", insiste Jan Polcher. À contre-courant, le Sénat a justement voté mercredi des assouplissements dans la gestion de l'eau au profit des agriculteurs dans le cadre du projet de loi d'urgence agricole, provoquant la colère des ONG environnementales et de la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut.
