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"Les pauvres contre les pauvres" : en Afrique du Sud, les sans-papiers victimes de la xénophobie
Des milliers de Sud-Africains ont manifesté, mardi, pour exiger le départ des sans-papiers, point d'orgue de semaines de campagne aux accents xénophobes, un mal récurrent dans le pays. Cette séquence marque-t-elle un tournant pour la nation arc-en-ciel ?
Des manifestants anti-immigrés le jour de l'échéance non officielle fixée par des groupes pour que tous les migrants sans papiers quittent le pays, à Johannesburg, en Afrique du Sud, le 30 juin 2026. © Oupa Nkosi, Reuters

"L'Afrique du Sud est aux Sud-Africains, pas aux étrangers" : parmi les affiches brandies, cette formule résume le mot d'ordre de la vague de manifestations qui a rassemblé des milliers de Sud-Africains à travers le pays, mardi 30 juin.

Cette journée était celle de l'ultimatum lancé par plusieurs organisations civiles - en dehors de tout cadre légal - aux étrangers sans papiers, sommés de quitter le pays.

Parmi elles, Operation Dudula, née à Soweto en 2021-2022, connue pour avoir bloqué l'accès des étrangers aux hôpitaux et aux écoles ; March and March, porté depuis le KwaZulu-Natal par l'ex-animatrice radio Jacinta Ngobese-Zuma.

"Les pauvres contre les pauvres" : en Afrique du Sud, les sans-papiers victimes de la xénophobie
Pancarte, brandie lors d'une manifestation, affichant : "l'Afrique du Sud pour les Sud-Africains, pas pour les étrangers", à Soweto, en Afrique du Sud, le 30 juin 2026 © France 24 via images d'agence
"Les pauvres contre les pauvres" : en Afrique du Sud, les sans-papiers victimes de la xénophobie
Des manifestants défilent contre l'immigration clandestine à Johannesburg, en Afrique du Sud, ce mardi 30 juin 2026. © Themba Hadebe, AP Photo

Quelle différence avec les précédents mouvements ?

Face aux menaces de ces collectifs, environ 25 000 étrangers — d'Afrique subsaharienne pour la plupart — ont choisi l'exode ces dernières semaines. 

Depuis 2008, l'Afrique du Sud a été secouée par plusieurs épisodes xénophobes, parfois bien plus meurtriers. Le premier, en 2008, a fait une soixantaine de morts. Des mouvements du même type endeuillèrent encore le pays, notamment en 2015, 2016, 2019.

"Les pauvres contre les pauvres" : en Afrique du Sud, les sans-papiers victimes de la xénophobie
Une migrante zimbabwéenne, le jour de l'échéance fixée par des groupes anti-immigrés pour que tous les migrants sans papiers quittent le pays, au Cap, en Afrique du Sud, le 30 juin 2026. © Esa Alexander, Reuters

Mais en cet été 2026, la xénophobie "a pris l'aspect d'un mouvement de masse", analyse Thierry Vircoulon, chercheur associé au Centre Afrique subsaharienne de l'Institut français de relations internationales (IFRI).

Selon un récent sondage du Conseil de recherche en sciences humaines, 42 % des Sud-Africains se sont déclarés opposés à toute forme d'immigration, une position que partageait un tiers du pays en 2021.

Nation la plus riche du continent le plus pauvre au monde, l'Afrique du Sud attire des populations en quête d'une vie meilleure. Malawites, Nigérians, Mozambicains, Zimbabwéens ou encore Ghanéens : 3 millions d'étrangers, soit 5,1 % de la population, vivent en Afrique du Sud, en situation régulière.  Aucun chiffre récent ne permet de déterminer le nombre exact de sans papier dans le pays.

L'Afrique du Sud, dont la population a crû de 20 % entre 2011 et 2021, souffre d'un chômage endémique : 32,7 % en 2026, plus de 60 % chez les 15-24 ans.

"Discours xénophobe extrêmement classique"

Ce cocktail socio-économique alimente une criminalité endémique, estimée à 60 homicides par jour.

Alors que les migrants occupent essentiellement des emplois modestes, l'accusation selon laquelle ils "voleraient" le travail des Sud-Africains est largement infondée, note la chercheuse Cécile Perrot, de l'université de Rennes II, contactée par RFI.

Mais le chômage, la criminalité et la pauvreté sont associés aux étrangers, dans "un discours xénophobe extrêmement classique", résume Thierry Vircoulon.

Une accusation que récuse Jacinta Ngobese-Zuma, figure de proue du mouvement March and March. "Il ne s'agit ni de xénophobie, ni de mobilisation ethnique, mais d'un combat pour le bien-être social de l'Afrique du Sud".

"Les attaques touchent tous les migrants, quel que soit leur statut", objecte Cécile Perrot.

La société arc-en-ciel s'est érigée sur les ruines d'un système raciste, fondé sur la suprématie d'une minorité blanche sur la majorité noire : le régime d'apartheid, qui disparaît en 1994, après les premières élections multiraciales.

Mais "aujourd'hui, ce sont les milieux populaires sud-africains — noirs — qui sont à la tête du mouvement anti-étrangers", relève Thierry Vircoulon : la question raciale est "passée au second plan" derrière une fracture désormais sociale.

Dans un pays parmi les plus inégalitaires au monde, "le bouc émissaire désigné n'est pas le riche, mais le pauvre" : le mouvement actuel monte les pauvres sud-africains contre les pauvres malawites, mozambicains, zimbabwéens, etc. "Pointée vers les étrangers, cette accusation permet de détourner l'attention du problème socio-économique, lui, profondément sud-africain", poursuit le chercheur.

Détourner l'attention via les étrangers

"Les partis politiques intensifient la stigmatisation des migrants (...), détournant l'attention de la corruption et de la mauvaise gestion" qui appauvrissent la classe ouvrière sud-africaine, dénonce Sharon Ekambaram, qui dirige le programme réfugiés de Lawyers for Human Rights.

Aujourd'hui accusées de "laxisme" migratoire par les collectifs anti-migrants, les autorités ont en fait accru le nombre d'expulsions : elles ont bondi de 46 % entre 2024 et 2026.

Au-delà de la question migratoire, les rassemblements du 30 juin sanctionnent aussi le président sud-africain, Cyril Ramaphosa.

"Les pauvres contre les pauvres" : en Afrique du Sud, les sans-papiers victimes de la xénophobie

Les élections municipales prévues en novembre feront office de test pour son parti, l'ANC. Jadis incarnée par Nelson Mandela, cette formation politique est historiquement associée à un idéal panafricain.

"Et en parlant avec les gens, on comprend qu'il s'agit d'une manifestation anti-Cyril Ramaphosa", relève Caroline Dumay, correspondante de France 24 en Afrique du Sud.

Son prédécesseur et rival politique, Jacob Zuma - 2009-2018 - est accusé de s'être allié aux organisateurs. "Beaucoup de manifestants arboraient le logo de son parti "MK" sur leur t-shirt", poursuit la correspondante de France 24.

Ces mouvements de violence xénophobe n'ont, historiquement, jamais été spontanés — ils étaient organisés au niveau local, par des chefs en quête de pouvoir, explique le chercheur Loren Landau (université de Wits, Johannesburg, cité par RFI).

Le mouvement actuel, résume-t-il, "c'est la même chose, mais (désormais) au niveau national."