
Des personnes manifestent devant la Cour suprême américaine à Washington, le 25 juin 2026, contre sa décision à révoquer le statut de protection temporaire accordés à des centaines de milliers d'Haïtiens et de Syriens. © Kevin Dietsch, Getty Images via AFP
La croisade de Donald Trump contre l'immigration se poursuit. Les six juges conservateurs de la Cour suprême, contre l'avis de leurs trois collègues progressistes, ont ouvert la voie, jeudi 25 juin, à l'expulsion de centaines de milliers de migrants. Ils ont également validé une disposition empêchant certains demandeurs d'asile d'accéder au territoire américain.
Ces deux décisions de la plus haute juridiction du pays s'inscrivent dans une série de revers judiciaires infligés aux opposants à la politique migratoire de Donald Trump depuis son retour à la Maison Blanche. Les réactions ont été immédiates. Des élus démocrates et des organisations de défense des migrants ont dénoncé un tournant historique de la politique d'accueil du pays, estimant que ces décisions remettaient en cause des protections humanitaires en vigueur depuis plusieurs décennies.
"Aujourd'hui, les fidèles de Trump à la Cour suprême se sont alliés à lui pour bafouer les droits humains internationalement reconnus des migrants et promouvoir un programme autoritaire et suprémaciste blanc aux États-Unis", dénonce Delia Ramirez, élue démocrate de l'Illinois, sur X. Selon elle, ces décisions "mettent en danger la vie d'innombrables demandeurs d'asile".
Dans le Washington Post, le professeur de sociologie et démographie Rogelio Saenz va plus loin encore. Selon lui, les expulsions massives, combinées au durcissement du droit d'asile, traduisent une volonté de modifier la composition démographique du pays. "C'est une façon de défaire le pouvoir démographique et politique que les personnes de couleur ont acquis", estime le chercheur de l'université du Texas à San Antonio.
La remise en cause d'un statut humanitaire vieux de 36 ans
Première victoire pour Donald Trump : la Cour suprême a autorisé l'administration à révoquer le statut de protection temporaire (TPS, pour "Temporary Protected Status", en anglais) accordé à des ressortissants d'une quinzaine de pays évoqués par le ministère de la Sécurité intérieure, dont environ 350 000 Haïtiens et 6 000 Syriens vivant légalement aux États-Unis. Créé en 1990 sous la présidence de George H. W. Bush, ce dispositif permet aux ressortissants de pays frappés par une guerre, une catastrophe naturelle ou une crise humanitaire de vivre et travailler temporairement aux États-Unis, tant que le retour dans leur pays d'origine est jugé dangereux.
Pensé comme une protection exceptionnelle limitée à dix-huit mois, le programme a souvent été renouvelé au fil des années pour les pays confrontés à des crises durables, comme Haïti ou la Syrie. Il protège aujourd'hui ses bénéficiaires contre l'expulsion et leur permet de travailler légalement. En levant les obstacles judiciaires qui empêchaient l'administration Trump d'y mettre fin, la Cour suprême ouvre désormais la voie à leur expulsion.
Mais l'impact pourrait être bien plus large. Pour l'ONG Global Refuge, la décision "menace les protections dont bénéficient plus d'un million de personnes originaires de 17 pays". L'an dernier déjà, la Cour suprême avait autorisé, à titre provisoire, l'administration Trump à révoquer le statut légal de près de 600 000 Vénézuéliens. Certains ont déjà perdu leur protection, d'autres conservent encore un permis de travail suspendu aux décisions des tribunaux.
Les défenseurs des droits des migrants rappellent que cette décision ne vise pas seulement des étrangers récemment arrivés aux États-Unis. Beaucoup des bénéficiaires du TPS vivent dans le pays depuis dix, quinze ou parfois plus de vingt ans. Ils y ont fondé une famille, acheté un logement, construit une carrière et élevé des enfants américains.
"Nous souffrirons, et eux aussi"
Le cas des Haïtiens illustre particulièrement cette réalité. Selon l'organisation FWD.us, les bénéficiaires haïtiens du TPS contribuent chaque année à hauteur de près de 5,9 milliards de dollars à l'économie américaine et versent environ 1,6 milliard de dollars d'impôts fédéraux, locaux et de cotisations sociales.
Début 2025, près de 190 000 Haïtiens bénéficiant de ce statut occupaient un emploi, principalement dans les secteurs de la santé, de l'hôtellerie-restauration, du commerce ou encore des services à la personne. Leur départ inquiète déjà plusieurs employeurs confrontés à une pénurie chronique de main-d'œuvre.

"Les prestataires devront faire des choix difficiles, qui pourraient aller jusqu'à limiter les admissions en maison de retraite ou fermer certaines unités faute de personnel", avertit dans le New York Times Katie Smith Sloan, directrice générale de l'association LeadingAge, qui représente les établissements accueillant des personnes âgées. Même inquiétude dans l'hôtellerie.
Pendant sa campagne présidentielle de 2024, Donald Trump avait multiplié les attaques contre cette communauté, relayant notamment une rumeur selon laquelle les Haïtiens installés dans le pays "mangeaient" des chats et des chiens – un préjugé raciste. Ces déclarations ont d'ailleurs occupé une place importante dans les débats devant la Cour suprême : les requérants soutenaient que la suppression du TPS répondait à une motivation discriminatoire et raciale. Les juges n'ont finalement pas retenu cet argument.
Au-delà des chiffres, les populations concernées décrivent un sentiment d'impuissance. "Notre avenir est désormais en jeu. Il ne s'agit pas simplement d'une décision juridique ; pour nous, cela signifie perdre notre stabilité, risquer d'être séparés de nos familles et ne plus savoir ce que demain nous réserve", confie au Washington Post Dahlia Doe, une étudiante syrienne arrivée légalement aux États-Unis en 2015 et plaignante dans cette affaire.
Renvoi de demandeurs d'asile
La deuxième décision rendue jeudi pourrait avoir des conséquences tout aussi dramatiques. La Cour suprême a autorisé l'administration Trump à rétablir, à l'avenir, une politique dite de "contingentement", qui consiste à empêcher physiquement des migrants d'accéder aux postes-frontières avec le Mexique afin d'y déposer une demande d'asile.
Concrètement, des agents de patrouille peuvent limiter le nombre de personnes autorisées chaque jour à franchir un point de passage officiel, voire bloquer totalement l'accès lorsque les capacités d'accueil sont jugées saturées. Les migrants sont alors contraints d'attendre côté mexicain, parfois pendant des semaines ou des mois, avant d'espérer pouvoir présenter leur dossier.
Cette pratique n'est pas nouvelle. Elle était apparue à la fin du second mandat de Barack Obama, en 2016, lorsque plusieurs milliers d'Haïtiens avaient convergé vers la frontière après avoir quitté le Brésil, frappé par une profonde crise économique. Mais elle avait surtout été systématisée et étendue à l'ensemble de la frontière sud sous le premier mandat de Donald Trump.
La politique avait finalement disparu pendant la pandémie de Covid-19, avant d'être officiellement abandonnée par Joe Biden en 2021. Si elle n'a plus été appliquée depuis, le ministère de la Justice a continué à défendre sa légalité devant les tribunaux. Pour les associations de défense des migrants, cette décision revient à vider de sa substance un principe fondamental du droit d'asile américain. La législation fédérale prévoit en effet qu'un étranger peut demander l'asile lorsqu'il arrive aux États-Unis.
En octobre 2024, une cour d'appel fédérale avait estimé que cette condition était remplie dès lors qu'un demandeur se présentait à un agent américain à un poste-frontière, même si l'entretien avait lieu du côté mexicain de la frontière. La Cour suprême vient d'écarter cette interprétation, ouvrant la voie à un retour de cette politique restrictive.
"Servir son agenda politique"
Les ONG redoutent désormais le retour des immenses campements de fortune qui s'étaient formés le long de la frontière sous le premier mandat de Donald Trump. À l'époque, des milliers de familles avaient attendu pendant des mois dans des conditions sanitaires précaires, exposées aux violences des cartels, aux enlèvements, aux extorsions ainsi qu'aux températures extrêmes du désert.
Pour Erika Pinheiro, directrice générale de l'association Al Otro Lado, qui contestait cette politique devant les tribunaux, cette décision intervient au pire moment. "Dans un monde marqué par la multiplication des conflits et des catastrophes climatiques, empêcher les personnes les plus vulnérables d'accéder à une procédure d'asile entraînera inévitablement davantage de morts", alerte-t-elle dans le journal britannique The Guardian.
Même inquiétude du côté de Melissa Crow, directrice du contentieux au Centre d'études sur le genre et les réfugiés. "Cette décision devrait alerter toutes les personnes qui se préoccupent des droits humains et de l'État de droit", estime-t-elle, ajoutant que les juges laissent entendre que "le président peut, de manière unilatérale, s'affranchir de décennies de jurisprudence pour servir son agenda politique".
Ces deux décisions ne constituent pas des cas isolés. Elles s'inscrivent dans une série d'arrêts qui, depuis plusieurs mois, renforcent progressivement les marges de manœuvre de Donald Trump en matière d'immigration. La Cour suprême a déjà permis à l'administration de reprendre les expulsions de migrants vers des pays tiers, même lorsqu'ils n'en sont pas originaires, ou encore levé certaines restrictions imposées aux opérations de l'ICE en Californie.
Dans les prochains jours, la Cour suprême doit aussi se prononcer sur l'un des dossiers les plus explosifs de ce second mandat : le décret présidentiel visant à remettre en cause le droit du sol pour les enfants d'immigrés en situation irrégulière, principe inscrit dans le 14ᵉ amendement de la Constitution qui garantit la citoyenneté à toute personne née aux États-Unis.
