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En Iran, les utilisateurs déplorent un retour de l’accès à Internet "au compte-gouttes"
Après 88 jours de coupure, l'accès à Internet mondial a été partiellement rétabli mardi en Iran. Les connexions reprennent progressivement. Si certains se réjouissent enfin de pouvoir reprendre contact et prendre des nouvelles de leurs proches, d'autres usagers, épuisés, dénoncent une lenteur persistante et redoutent un retour incomplet. Témoignages.
Des Iraniennes consultent un smartphone à Téhéran, le 28 septembre 2025. © AP - Vahid Salemi

Le retour d'Internet en Iran, elle n'y croyait plus. Sans même savoir si la connectivité au réseau mondial allait durer, Mina* s'est réjouie toute la journée de mardi en attendant le fameux moment. "Ça peut paraître ridicule mais je suis restée plantée des heures devant mon écran en attendant que ça revienne. Pour moi, être connectée c'est indispensable", raconte cette graphiste, qui travaille en free-lance depuis Téhéran sur des projets de publicité et de promotion sur les réseaux sociaux. "J'ai besoin d'utiliser l'IA au quotidien, et de me mettre à jours sur les derniers outils, je regarde beaucoup de tuto sur YouTube… J'ai besoin d'une vraie connexion".

Après 88 jours de coupure presque totale imposée par le régime, l'accès à Internet en Iran a été partiellement rétabli, mar,di 26 mai, par les autorités. Une interruption inédite, déclenchée après le début de la guerre le 28 février à la suite de l'attaque israélo-américaine. Pendant près de trois mois, les Iraniens n'ont eu accès qu'à l'intranet national, un réseau local permettant de consulter des sites iraniens, des services bancaires ou des applications approuvées par l'État.

Mardi soir, l'ONG NetBlocks a confirmé le retour partiel d'Internet à hauteur de 60 %. "Bienvenue à nouveau, Iran !", s'est enthousiasmé l'organisme de surveillance du numérique sur X. "Les indicateurs montrent une nouvelle amélioration de la connectivité grâce au rétablissement de la connexion des réseaux mobiles et autres segments à Internet. Filternet est toujours en place, mais il est possible de le contourner. WhatsApp est désormais restreint et nécessite un contournement. Certains utilisateurs restent hors ligne", précise toutefois l'organisation, qui dit aussi ne pas savoir si ce rétablissement sera durable.

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Retrouvailles numériques

Ce mercredi 27 mai, pourtant, l'enthousiasme initial laisse déjà place à la frustration. "Beaucoup de sites restent inaccessibles et les applications ne chargent pas correctement, ça reste très lent chez moi", déplore Mina. "Je vais devoir continuer à dépenser des sommes folles pour acheter des connexions et des VPN qui fonctionnent."

Les gigas lui coûtent cher. La jeune femme dit avoir dépensé près de 200 millions de rials [130 euros] en un mois. Un produit de luxe que beaucoup ne peuvent pas se permettre dans un pays où le salaire moyen est d'environ 170 euros mensuel et le salaire minimum tourne autour de 85 euros par mois. Et encore, soupire-t-elle, "c'est lent, très lent… Il faut s'armer de patience avant de pouvoir regarder une vidéo YouTube".

Malgré les limitations persistantes, le retour partiel de la connexion a permis à de nombreuses familles de reprendre contact. "J'ai pu joindre ma sœur pour la première fois, je n'avais pas entendu sa voix depuis le 28 février", témoigne une Franco-Iranienne installée à Paris. "Elle a plus de 80 ans et chaque contact avec elle est précieux. On s'est parlé longtemps. On avait le cœur lourd, ça nous a réchauffé le cœur."

Sur X, la célèbre journaliste iranienne Elahe Mohammadi a décrit ces retrouvailles numériques avec émotion : "Un par un, nous reprenons contact avec le réseau d'avant et nous nous laissons des messages. L'un retient ses larmes, un autre se précipite chez ses parents pour connecter son téléphone à Internet, un autre encore n'arrive pas à croire que nous ayons enduré tout cela, et un autre nous adresse un grand bravo, chapeau à tous. Cette vie humiliante n'était pas ce que nous méritions."

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Internet "au compte-gouttes"

Sans l'accès au réseau mondial, l'Intranet iranien s'est insidieusement glissé dans les habitudes des Iraniens, témoigne Mina. "Les sites locaux fonctionnent, les banques, les sites de commerce en ligne, nos applications comme Snapp! [équivalent d'Uber] ou Divar [équivalent du Bon Coin]", raconte Mina. "Et je vois peu de gens qui font de la 'résistance'. Beaucoup utilisent les nouvelles messageries iraniennes comme Bale Messenger ou Rubika sans trop de précautions. Ça commence à entrer dans les mœurs, on n'a pas eu d'autre choix."

Kaveh*, lui, a refusé d'installer ces applications nationales. Il a réussi à se reconnecter à Telegram, mais WhatsApp ne fonctionne chez lui qu'avec un VPN. Il se dit "fatigué d'avoir à se battre sans cesse pour le minimum". "Franchement, la situation n'est pas normale du tout. Je suis vraiment énervé qu'après tout ce temps, on ait encore un accès aussi lent et coupé sans arrêt. En persan, on appelle ça l'Internet 'au compte-gouttes'. Moi je travaille à distance, donc sans Internet, c'était compliqué."

Pour Kaveh comme pour Mina, ces trois mois hors ligne ont eu des conséquences économiques directes : impossibilité d'honorer des commandes, perte de clients, arrêt brutal de nouveaux contrats. Et ce d'autant que les autorités iraniennes avaient déjà interrompu la connexion au réseau mondial pendant les manifestations de janvier réprimées dans le sang. L'accès à l'Internet avait ensuite été en partie rétabli avant d'être de nouveau suspendu fin février.

En Iran, les utilisateurs déplorent un retour de l’accès à Internet "au compte-gouttes"
Une jeune Iranienne parle au téléphone le 4 septembre 2023 à Téhéran. © AFP (Archive)

Cette fois encore le rétablissement partiel semble entouré d'incertitudes politiques. Le président Massoud Pezeshkian, dit modéré, avait ordonné le retour progressif d'Internet. Mais ce signal d'apaisement a été brouillé mardi lorsque la justice iranienne a annoncé la suspension de cette mesure à la suite de "dépôts de plaintes" du Quartier général spécial pour l'organisation et la gouvernance du cyberespace national, une instance créée le 12 mai par le président lui-même.

Le chef de l'État n'est pas décisionnaire sur ce dossier, la décision finale revient au Conseil suprême de sécurité nationale, dirigé par le tenant d'une ligne dure, a souligné le député conservateur Yaghoub Rezazadeh.

"Sous les montagnes de Téhéran, nous avons appris à endurer"

Ces coupures ont lourdement affecté les secteurs dépendants du numérique, notamment les hautes technologies et le commerce en ligne.

Le 19 avril, le vice-ministre du Travail, Gholamhossein Mohammadi, affirmait que plus d'un million d'emplois avaient été supprimés depuis le début de la guerre et que plus de deux millions de personnes avaient perdu leurs sources de revenus.

Des experts indépendants avancent toutefois des chiffres encore plus alarmants. Plusieurs spécialistes iraniens estiment que plus de 20 millions d'Iraniens (plus d'une personne sur quatre) tirent leurs revenus d'Internet, et que la coupure du réseau a coûté environ 80 millions de dollars par jour.

Ces dernières semaines, plusieurs Iraniens issus de la classe moyenne avaient confié à la rédaction des Observateurs de France 24 redouter de ne plus pouvoir subvenir à leurs besoins alimentaires si la situation perdurait.

Même prudence du côté des influenceurs iraniens. Une Instagrameuse mode, silencieuse depuis sept mois, a simplement publié une story ce mercredi montrant Téhéran sous un ciel bleu et calme, accompagnée de cette phrase : "Sous les montagnes de Téhéran, nous avons appris à endurer…".

* Les prénoms ont été changés pour la sécurité des personnes