
Un manifestant brandit une pancarte appelant à une intervention américaine à Cuba, tandis qu'un petit groupe de membres de la diaspora cubaine s'est rassemblé quelques heures après l'annonce par le parquet fédéral de l'inculpation de Raul Castro, le 20 mai 2026 à Miami. © Rebecca Blackwell, AP
Deux jours après l'inculpation par les États-Unis de l'ex-président cubain Raul Castro, 94 ans, accusé de "complot en vue d'assassiner des Américains" dans une affaire qui remonte à 1996 alors qu'il était ministre de la Défense, les spéculations vont bon train concernant la suite des événements.
"Il n'y aura pas d'escalade, je ne pense pas que ce soit nécessaire, cet endroit est en train de tomber en ruines", a assuré le président américain Donald Trump, mercredi 20 mai. "C'est le chaos, ils ont perdu le contrôle de Cuba."
Mais de l'avis de nombreux observateurs, l'inculpation de l'ancien dirigeant, incarnation du pouvoir communiste à Cuba, relèverait d'une opération américaine visant à intensifier encore la pression sur l'île, en écho à la stratégie politico-judiciaire dont a usé le président américain pour obtenir la capture du président vénézuélien, Nicolas Maduro.
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L'actuel président cubain, Miguel Diaz-Canel, est formel : il s'agit bel et bien d'une manœuvre politique visant à justifier une intervention militaire contre le régime communiste.
"Il faut qu'il soit bien clair que toute tentative d'utiliser ce prétexte pour prendre des mesures contre des camarades à l'intérieur de Cuba se heurtera à une résistance féroce du peuple cubain", a promis le vice-président cubain des Affaires étrangères, Carlos Fernandez de Cossio, jeudi soir lors de la populaire émission d'analyse de l'actualité communiste latino-américaine, Mesa Redonda Internacional, diffusée sur TeleSUR.
Alors que Donald Trump resserre l'étau autour de La Havane depuis plusieurs mois au prétexte que Cuba représenterait un danger pour les États-Unis, durcissant les sanctions économiques contre l'île où nourriture, électricité et carburant sont aujourd'hui des denrées rares, la brûlante question de l'après est de toutes les préoccupations.
Jusqu'où iront ces voisins ennemis que seuls 145 kilomètres d'eau séparent ? Le 17 mai, Axios révélait que Cuba aurait récemment acquis plusieurs centaines de drones et menacerait d'attaquer la base militaire américaine de Guantanamo, dans le sud-est de l'île. Des renseignements qui, selon le site américain d'information, pourraient servir de prétexte à une intervention militaire américaine.
Mercredi, l'ambassadeur cubain aux États-Unis affirmait que La Havane était prête à négocier, mais que l'administration Trump créait des prétextes pour intervenir militairement.
Pour Gaspard Estrada, politologue, membre de l'unité du Sud Global à la London School of Economics, l’inculpation de Raul Castro s’inscrit dans une stratégie de pression inspirée du "modèle Venezuela", mais la rigidité du régime cubain et l’absence d’interlocuteurs prêts à négocier rendent toute évolution politique beaucoup plus incertaine.
France 24 : À ce stade, Donald Trump assure encore qu'il n'y aura pas d'escalade. N'a-t-il vraiment pas derrière la tête la même stratégie qu'avec le Venezuela ?
Gaspard Estrada : On pourrait l'imaginer, compte tenu de l'escalade de ces derniers jours. Il y a eu la décision de la justice américaine concernant Raul Castro, il y a ensuite eu un message adressé à Cuba par le secrétaire d'État américain Marco Rubio via les réseaux sociaux, où il explicite le souhait américain d'avancer sur des réformes à Cuba, et il y avait eu auparavant la visite d'une délégation du patron de la CIA à La Havane...
La presse américaine a également fait état d'une soi-disant volonté de Cuba de s'équiper en drones pour pouvoir attaquer des installations militaires américaines présentes sur l'île. De ce point de vue-là, c'est un schéma qu'on a déjà vu au Venezuela.
En quoi l'inculpation et le mandat d'arrêt délivré à l'encontre de Raul Castro s'inscrivent-ils dans une stratégie visant à forcer le gouvernement communiste de Cuba à se soumettre ?
C'est une manière de susciter une forme de pression sur le régime cubain.
Néanmoins, il est clair que les situations vénézuélienne et cubaine sont très différentes : Delcy Rodriguez [présidente de la République bolivarienne du Venezuela par intérim depuis janvier, NDLR] et son frère Jorge Rodriguez négociaient déjà avec Washington en catimini, et avec l'accord de Nicolas Maduro, avant l'opération du 3 janvier. C'est aussi ce qui explique pourquoi il y a eu, en quelque sorte, la possibilité d'une évolution politique à Caracas, avec un personnel politique et des dirigeants qui étaient disposés justement à trouver un accord avec l'administration Trump.
Mais aujourd'hui, à Cuba, on ne voit pas qui pourrait jouer ce rôle. On voit plutôt un gouvernement qui est sur la défensive, et qui – en tout cas publiquement – rechigne, voire refuse de parler d'évolution politique et d'une fin du modèle cubain.
Quant à l'inculpation de Raul Castro, étant donné qu'il s'agit du frère de Fidel Castro, c'est très symbolique.
Difficile de pouvoir estimer les niveaux d'influence, compte tenu de l'opacité de la manière dont est gérée l'île, mais il reste quelqu'un de très respecté à Cuba. Raul Castro est une référence morale importante pour les dirigeants cubains, et son inculpation pourrait aussi être une mesure visant à susciter une forme de peur dans l'establishment, notamment au sein des forces armées cubaines, qui sont véritablement l'épine dorsale de l'État cubain.
Faut-il s’attendre à une désescalade, à une ouverture politique, ou plutôt à une poursuite de la surenchère entre les États-Unis et Cuba dans les prochains mois ?
Compte tenu du manque de négociations, on peut s'attendre à ce que la surenchère continue.
Le gouvernement cubain n'a pas fait montre d'une grande ouverture aux demandes américaines, notamment en matière politique. C'est moins le cas en matière économique, puisque l'administration cubaine a récemment fait des annonces timides en matière de libéralisation [mi-mars, le gouvernement cubain a notamment annoncé que la diaspora, notamment les Cubains résidant aux États-Unis, allait pouvoir investir sur l’île et détenir des entreprises privées, NDLR].
Il y en a aussi beaucoup d'interrogations côté américain. N'oublions pas que les États-Unis sont en campagne électorale pour les midterms. En cas, par exemple, de crise migratoire et d'une augmentation massive du nombre de Cubains quittant l'île et allant vers les États-Unis, cela pourrait aussi créer un problème de politique intérieure pour le gouvernement de Donald Trump.
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Pensez-vous qu'un sentiment de ras-le-bol à l'égard du pouvoir communiste grandit sur l'île ?
Concernant l'opinion du peuple à Cuba, difficile d'uniformiser le peuple, étant donné qu'il s'agit d'un régime autoritaire. On n'a pas réellement d'instrument pour pouvoir mesurer si le gouvernement est approuvé ou rejeté.
On peut imaginer qu'il y a un ras-le-bol de la population compte tenu du pourrissement de la situation économique, mais les informations qui viennent de La Havane montrent aussi un clivage entre une population plus âgée, qui reste solidaire malgré les aléas et les difficultés économiques de la révolution cubaine, et une jeunesse plus désemparée qui, elle, réclame davantage de moyens de liberté, notamment en matière politique.
Les dernières grandes manifestations ont été portées par la jeunesse. Néanmoins, il n'y a pas de structuration d'une opposition à Cuba, et c'est ce qui fait aussi se poser beaucoup de questions par rapport à la suite.
En effet, s'il y a un changement de régime à Cuba, difficile de savoir alors qui pourrait, d'une part incarner une nouvelle administration, un nouveau gouvernement, et qui serait en mesure de garantir la stabilité de l'île. Et de ce point de vue-là, aujourd'hui, je ne vois pas non plus l'armée cubaine jouer le rôle de garant d'une évolution politique non souhaitée.
