
Patrick Revelli (au centre) avec son entraîneur Robert Herbin (à gauche) et son capitaine Jean-Michel Larqué (à droite) à leur arrivée à l'aéroport d'Eindhoven, aux Pays-Bas, le 13 avril 1976. © Piemags via Reuters Connect, Imago
Déjà un demi-siècle écoulé, mais une mémoire encore intacte. Cinquante ans plus tard, le football français se remémore avec nostalgie, mardi 12 mai, la finale perdue (1-0) par l’AS Saint-Étienne face au Bayern Munich à Glasgow. Une défaite, certes, mais une légende qui prend racine dans les "poteaux carrés" d’Hampden Park sur lesquels ont buté à deux reprises les Stéphanois.
Cette saison 1975-1976 a marqué l’apogée d’une génération dorée régnant alors quasiment sans partage sur la scène nationale – championne de France en 1974, 1975 et 1976 et victorieuse de la Coupe de France en 1974, 1975 et 1977. À l’échelon européen, les Verts s’illustrent aussi par plusieurs coups d’éclat face au Hadjuk Split en 1974 (victoire 5-1 après avoir perdu 4-1 à l’aller), ou encore face au Dynamo Kiev en 1976 (victoire 3-0 après avoir perdu 2-0 lors du premier match).
[AJOUTER LIEN PAPIER GENERAL LUNDI SOIR]
Une épopée verte suivie à la télévision et au stade par au moins 15 millions de Français les soirs de matches, et à laquelle a participé Patrick Revelli. L’ancien attaquant stéphanois, qu’on surnommait "Le Gaulois" en raison de sa moustache fournie, a accepté de replonger "avec beaucoup de bonheur" dans ses souvenirs de l’époque, la plus glorieuse page de l’histoire du club de la Loire.
France 24 : 50 ans plus tard, quel souvenir vous revient en premier à l'esprit quand on vous parle de l’épopée des Verts ?
Patrick Revelli : J’ai tellement de souvenirs… Mais le premier qui me revient à brûle-pourpoint, c’est le match retour contre Split. Il y a eu d’autres rencontres, bien sûr : contre Kiev, la demi-finale contre le PSV, la finale face au Bayern… Mais pour moi, cette rencontre contre Split est un peu à part. Elle marque le début de l’épopée verte.
Après l’aller, on était pratiquement battus. Entre les deux rencontres, Georges Bereta [milieu offensif de l'ASSE de 1966 à 1974, alors capitaine, NDLR] nous a dit : "On peut gagner 3-0." Il nous parlait tous les jours dans le vestiaire de ce match retour. Au point que le jour J, quand on est rentrés sur le terrain, j’étais persuadé qu’on allait gagner 3-0. On a finalement gagné 5-1 après prolongation. Savoir qu’on pouvait renverser une situation compromise, ça a été le déclic.
Comment se passe votre saison 1975-1976 ?
Au début de la saison, Monsieur Rocher [président de l’ASSE de 1961 à 1982] nous dit que c’est bien ce qu’on a fait la saison précédente : une demi-finale de coupe d’Europe, et le doublé championnat de France-Coupe de France. Et il nous dit : "On remet les compteurs à zéro." À ce moment-là, on sait que pour faire mieux qu’en 1974-1975, il faut qu’on aille en finale. Et puis, sur la scène européenne, notre statut a changé : à cette époque, on nous met au même rang que le Real Madrid, le Bayern Munich ou l’Ajax Amsterdam.
D'un point de vue personnel, en quoi votre style de jeu collait-il aux valeurs stéphanoises ?
À l’origine, je suis issu du centre de formation de l’ASSE, donc dans l’esprit des gens j’ai toujours fait partie de la ville – même si je suis né dans le Midi, du côté de Marseille. Je suis arrivé à 17 ans à Saint-Étienne et reparti à 27 ans, et je suis revenu après [à la fin de sa carrière, NDLR].
Les valeurs stéphanoises, c’est entre autres le travail, l’abnégation, la solidarité, le courage et la ténacité. Je pense que j’avais ces valeurs-là, donc les gens se reconnaissaient très facilement en moi, que ce soit par ma façon de jouer sur le terrain ou par ma façon d’être de tous les jours quand ils me croisent dans la rue.
En 1976, Saint-Étienne s'incline 2-0 sur la pelouse du Dynamo Kiev lors du match aller. Au retour, vous délivrez deux passes décisives sur les trois buts marqués par votre équipe. Comment avez-vous vécu cette rencontre ?
C’est une rencontre particulière pour moi. J’ai joué à l’aller (défaite 2-0 de l’ASSE en Ukraine), mais je ne suis pas titulaire au match retour. J’avais mal pris le fait d’être remplaçant, parce qu’entre les deux rencontres, j’étais le seul qui ne jouait pas. Tous les autres étaient titulaires, alors qu’ils avaient aussi connu la même Bérézina du match aller, donc je trouvais ça injuste qu’on ne la fasse payer qu’à moi. Mais au sein de l’équipe, je ne l’ai jamais montré à "Roby" [l’entraîneur Robert Herbin], je n’ai pas bronché et je n’ai pas fait la gueule dans mon coin.
On me fait rentrer à la mi-temps au match retour, quand il y a encore 0-0 [les Verts gagnent finalement 3-0, NDLR]. Je fais marquer le premier but à mon frère [Hervé Revelli], et surtout le troisième but : je déborde, je centre pour Dominique Rocheteau et on a la qualification en demie au bout. Quand on me montre les images, encore aujourd’hui, on me voit après ce but courir vers la tribune Henri Point pour dédier ma passe à ma femme.
Quel souvenir gardez-vous de votre rush côté droit sur le troisième but et de l’ambiance qui s’ensuit dans le stade ?
Beaucoup d'émotions. Je l’ai encore dans la tête comme si c’était hier. Quand Jacquot [Jacques Santini] a le ballon dans les pieds, je sais déjà qu’il va me le mettre entre deux joueurs côté droit. Je prends le ballon et déborde mon défenseur. Il faut que je tente, je suis là pour créer des occasions. Je finis mon dribble, et quand tout le monde pense que le ballon va sortir, je centre en retrait. Hervé amène tout le monde au premier poteau et Dominique est légèrement en retrait, tout seul. Cette action collective lui permet d’être un peu plus libre de ses mouvements, lui qui ne pouvait quasiment plus marcher [à cause de crampes, NDLR].
Sur le but, le public crie et avance de 20 mètres dans les gradins. Les grillages bougent fortement, il y a une ferveur. Mais quand on est sur le terrain, il faut se reconcentrer tout de suite pour ne pas en prendre un dans la foulée, il reste encore quelques minutes à jouer.
On en vient à cette finale perdue face au Bayern Munich à Glasgow. Que retenez-vous de ce match, 50 ans plus tard ?
Que c’est à la fois un bon et un mauvais souvenir. On va en finale, mais après on dit qu’une finale ça se gagne, et nous l’avons perdue. On fait deux tirs sur les poteaux, ce qui a donné la légende des "poteaux carrés" [à cause de leur forme d'alors, NDLR]. Maintenant il y a un restaurant qui porte leur nom à Saint-Étienne, et les vrais poteaux d’époque sont exposés au musée des Verts.
Vous pensez que vous auriez gagné la finale si les poteaux avaient été ronds ?
Non, je ne pense rien du tout. Les occasions qu’on a eues, on ne les a pas mises au fond. Les poteaux carrés, c’est bien pour la légende, mais je pense qu’on a surtout manqué de réussite – alors qu’on en avait eu lors des tours précédents. C’est les aléas du football, ça fait partie du jeu. Ce jour-là, le dieu du football n’était pas de notre côté, mais de celui de Munich. Et il ne faut pas oublier non plus que le Bayern remporte la coupe d’Europe les deux années précédentes, en 1974 et en 1975… On a tendance à minimiser notre adversaire, mais ce n’était pas une petite équipe qu’on affrontait !
À votre retour à Paris, vous êtes célébrés sur les Champs-Élysées et reçus par Valéry Giscard d’Estaing à l’Élysée, malgré la défaite. Comment réagissez-vous à ce moment-là ?
Aujourd’hui encore on n’en revient pas. Le jour du départ de Glasgow, on ne savait pas ce qui était organisé, on nous dit juste : "On va passer par Paris." On passe à France Inter, puis on descend les Champs-Élysées, et après on va à l’Élysée rencontrer le président de la République… Nous, on est dans un état second, on est ailleurs et on suit le mouvement. On nous impose pratiquement ce rythme, alors qu’on aurait préféré rentrer directement à Saint-Étienne. On a plus subi cette journée qu’on ne l’a choisie.
Quel héritage pensez-vous avoir laissé, 50 ans plus tard ?
D’avoir été une équipe qui a fait vibrer la France, tout simplement. Les mercredis soir, c’était la soirée chez les amis à regarder le match, ou à Geoffroy Guichard, pour certains qui avaient plus de chance. La France était derrière nous et ça, ça faisait chaud au cœur. Je suis très heureux encore aujourd’hui d’être reconnu dans la rue et que les gens me reparlent de cette époque-là. Ils nous disent qu’on leur a donné beaucoup de bonheur et je leur réponds que nous aussi. C’était un bonheur partagé.
