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"C’est une intimidation organisée" : nouvelle vague de violences anti-migrants en Afrique du Sud
Depuis fin mars 2026, une vague de violences visant des migrants africains secoue l’Afrique du Sud, comme en témoignent des images largement relayées sur les réseaux sociaux. Au moins sept personnes ont été tuées, selon un bilan provisoire. Des mouvements anti-immigration structurés attisent les tensions, exacerbées par un contexte de chômage massif et d’inégalités persistantes.
Capture d’écran des vidéos partagées sur X montrant l’agression d’hommes accusés d’être des migrants illégaux à Durban et à Johannesburg. © X / bAnthonYsr / OurFavOnlineDoc / Cornbread Mafioso

Un homme roué de coups de poing et de bâtons devant un supermarché, des groupes d'hommes armés courant dans les rues lors de manifestations : depuis fin mars 2026, des vidéos, certaines montrant des scènes d'une grande brutalité, circulent alors qu'une vague de violence contre des migrants africains secoue l'Afrique du Sud.

Un homme accusé d’être un immigré illégal est roué de coup de poing devant un supermarché à Durban en marge d’une manifestation organisée par March and March à Durban le 21 avril 2026.

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Des manifestations ont eu lieu à Durban, dans l’Est du pays, le mardi 21 avril 2026. La manifestation a été organisée par le mouvement March and March, qui réclame un durcissement des lois sur l'immigration et des contrôles aux frontières, en ciblant les étrangers présents dans le pays, dont des ressortissants nigérians.

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Ces images, filmées notamment à Durban, illustrent une montée inquiétante des tensions. Dans différentes villes de la Nation arc-en-ciel, les marches anti-migrants se multiplient. Elles sont portées par deux mouvements populistes xénophobes qui concentrent aujourd'hui l'essentiel de la mobilisation : March and March et Operation Dudula.

Fondée à Soweto par Nhlanhla "Lux" Dlamini, un activiste anti-immigration, Operation Dudula, devenue en 2023 un parti politique, est menée par Zandile Dabula, principale figure anti-étrangers du pays.

L'autre organisation, March and March, a été fondée elle en 2025 par Jacinta Ngobese-Zuma, ancienne animatrice radio considérée comme l'autre championne des mouvances xénophobes du pays, et se présente comme un mouvement civique plutôt qu'un parti.

Les deux organisations se rejoignent sur l'essentiel : elles accusent l'immigration irrégulière d'aggraver le chômage et l'insécurité, et bénéficient du soutien affiché de plusieurs partis conservateurs à l'approche des élections locales de 2026. Une dynamique qui dessine une nouvelle vague de violences xénophobes rappelant les épisodes meurtriers de 2008 et 2015.

"C'est une hostilité fondée à la fois sur la nationalité et sur des critères raciaux"

Mpho Makhubela, responsable au sein de Lawyers for Human Rights et membre de l'association Kopanang Africa Against Xenophobia, est en contact direct avec les personnes ciblées par ces violences :

" Il n'y a pas eu un événement déclencheur unique. Ce que l'on observe aujourd'hui est le résultat d'un phénomène qui se construit depuis des années, mais qui devient plus visible et plus intense à certains moments, comme à l'approche des élections où les discours anti-migrants ont tendance à s'intensifier.

Ce que décrivent les victimes n'est pas une violence isolée, mais une intimidation organisée : des personnes sont menacées, sommées de quitter leurs communautés et leurs commerces sont pillés. Il y a une forte dimension raciale : la grande majorité des personnes ciblées sont des migrants africains noirs. Les tribunaux sud-africains parlent de 'xéno-racisme", une hostilité fondée à la fois sur la nationalité et sur des critères raciaux. La peur est omniprésente, et de nombreuses victimes ne signalent pas les faits, faute de confiance dans leur protection."

Des contrôles illégaux menés par des civils

Les mouvements anti-immigration ne se limitent pas aux manifestations. De véritables milices se sont formées. Cette vidéo, reprise par des médias sud-africains, montre un homme se faire frapper par plusieurs autres devant ce qui ressemble à une devanture de magasin fermée.

Attention, ces images peuvent choquer. 

Cette vidéo, reprise par des médias sud-africains, montre un homme se faire frapper par plusieurs autres devant ce qui ressemble à une devanture de magasin fermée. Attention, ces images peuvent choquer.

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Ces milices procèdent à des contrôles d'identité des migrants directement dans les townships, explique Mpho Makhubela :

"Les groupes de justiciers se sont adaptés, se présentant parfois comme des mouvements civiques tout en poursuivant des activités illégales : contrôles et fouilles, expulsions et actes d'intimidation. Dans certaines communautés, ils s'arrogent le rôle d'agents de l'immigration, arrêtent des personnes dans la rue, exigent des documents et, en leur absence, menacent, agressent ou contraignent au départ. Les migrants subissent ainsi des contrôles illégaux menés par des civils, du harcèlement et des violences. Leurs commerces sont pillés, et beaucoup vivent dans la peur, n'osant plus circuler librement dans des villes comme Durban, Pretoria ou Johannesburg."

Ces arrestations sont documentées et largement relayées sur les réseaux sociaux, comme en témoigne une vidéo où l'on voit Victoria Africa, dite "Queen Vee", une activiste affiliée au parti politique Patriotic Alliance, connu pour ses positions très anti-immigration, interpeller un homme ghanéen. "On ne veut plus de ces Africains… on en a assez de voir des Africains migrer partout dans le monde en refusant de régler les problèmes de leurs propres pays. (…) On ne veut pas de vous ici. Vous savez très bien que ce que vous avez fait est mal", lance-t-elle, avant de lui demander ses papiers.

Selon les agences de presse Reuters et APA News, au moins sept personnes, dont cinq Éthiopiens et deux Nigérians, ont été tuées depuis le début de la vague de violences fin mars

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Sur le terrain, Operation Dudula et March and March vont au-delà du discours : selon Human Rights Watch, ces groupes bloquent physiquement l'accès des migrants aux établissements de santé publics et aux écoles. Une pratique que la Commission africaine des droits de l'homme, affiliée à l'Union africaine, a explicitement condamnée, appelant le gouvernement sud-africain à démanteler ces organisations et à mettre fin à leurs activités illégales.

Un homme, identifié comme par des internautes comme appartenant au mouvement “Opération Dudula” ordonne aux personnes non sud-africaines de quitter la salle d’attente d’un hôpital.

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Mpho Makhubela poursuit : 

"Nous continuons à recevoir des signalements de migrants refoulés des centres de santé malgré la présentation de permis valides ou de documents de demande d'asile. Les femmes enceintes et les mères peinent souvent à accéder aux services de santé, même lorsqu'elles y ont droit. Les enfants font face à des obstacles dans l'accès à l'éducation.

Il y a eu des cas où la police est intervenue, mais ces interventions sont sporadiques. Dans de nombreux cas, on observe des réponses tardives, une inaction, ou une incapacité à prévenir l'escalade."

"La frustration s'accumule et les migrants deviennent un groupe facile à blâmer"

Plusieurs facteurs sont avancés pour expliquer cette vague de xénophobie. L'Afrique du Sud fait face à un taux de chômage particulièrement élevé, supérieur à 30 %, notamment chez les jeunes. C'es aussi l'un des pays les plus inégalitaires au monde.

"De nombreux habitants sont en difficulté, des entreprises ferment et les gens ont le sentiment qu'il n'existe pas de véritables opportunités. Les services de base sont inégalement répartis et, dans certaines zones, les habitants se sentent abandonnés par le gouvernement. Dans ce contexte, la frustration s'accumule et les migrants deviennent un groupe facile à blâmer, d'autant plus qu'ils sont visibles dans le commerce informel et les petites entreprises. 

Dans une société où la majorité – les Africains noirs – reste très pauvre, une minorité aisée de la population et majoritairement blanche, continue de contrôler largement les moyens de production et la terre. Les communautés, en particulier les communautés noires, ne s'attaquent pas aux causes profondes de ces problèmes et sont influencées par des récits mensongers selon lesquels les migrants voleraient des emplois, commettraient des crimes, feraient chuter l'économie ou s'approprieraient des terres, ce qui ne correspond pas à la réalité. Même les héritages de l'apartheid, comme les divisions au sein de la population noire, continuent de jouer un rôle : des personnes noires se retrouvent à s'affronter dans un contexte de pauvreté et, en quelque sorte, à se disputer l'accès à des ressources limitées."

Depuis 2008, les violences xénophobes ont donné lieu à très peu d'arrestations, et encore moins de condamnations. Dans les rares cas où des auteurs ont été appréhendés, ils sont souvent relâchés sans être inculpés.

Depuis 1994, Xenowatch, base de données consacrée au suivi des violences et discriminations xénophobes en Afrique du Sud et rattachée à l'université du Witwatersrand, a recensé près de 700 morts, plus de 128 000 déplacements et 5 600 pillages de commerces.