
Les candidats à la présidence du Pérou Keiko Fujimori, Carlos Alvarez, Rafael Lopez Aliaga, Ricardo Belmont, Roberto Sanchez et Alfonso Lopez. © Agences
Trente-cinq noms sur un même bulletin : au Pérou, l'élection présidentielle de dimanche 12 avril s'annonce aussi illisible que révélatrice d'une crise politique profonde. Dans un pays où huit chefs d'État se sont succédé en une décennie, les électeurs doivent départager un nombre record de candidats pour succéder au président par intérim José Maria Balcazar.
Cette fragmentation extrême reflète un climat de défiance généralisée envers la classe politique, après une décennie marquée par des destitutions et des scandales de corruption à répétition. Pour la première fois en 30 ans, la lutte contre le crime organisé s'est imposée comme le thème central de la campagne.
Selon le dernier sondage Ipsos autorisé, la candidate de droite Keiko Fujimori recueille 15 % des intentions de vote. Elle est suivie par l'humoriste Carlos Alvarez, crédité de 8 %, devant plusieurs figures politiques établies comme Rafael Lopez Aliaga (7 %) et Ricardo Belmont (6 %). À gauche, Roberto Sanchez et l'économiste Alfonso Lopez Chau ferment la marche, à égalité avec 5 %.
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Accepter Gérer mes choixKeiko Fujimori, l'éternelle candidate

Figure incontournable de la politique péruvienne, Keiko Fujimori tente pour la quatrième fois en quinze ans d'accéder à la présidence. Héritière d'un nom lourd à porter - celui de son père Alberto Fujimori, président autocrate de 1990 à 2000 condamné pour crimes contre l'humanité - elle s'est imposée très tôt sur la scène publique, en occupant le poste de première dame à seulement 19 ans aux côtés de son père, après le divorce de ses parents.
Fondatrice du parti de droite Force populaire, elle a échoué de justesse lors de ses trois précédentes tentatives : face à Ollanta Humala en 2011, à Pedro Pablo Kuczynski en 2016 et à Pedro Castillo en 2021. Sa quatrième candidature intervient après plusieurs années de démêlés judiciaires pour blanchiment d'argent, une affaire classée début 2026, qu'elle a toujours dénoncée comme une "persécution politique".
Son programme, résumé par le slogan "Le Pérou de l'ordre", met l'accent sur la sécurité, priorité numéro un selon elle. Elle promet notamment de réduire de 20 % le taux d'homicides d'ici 2031 grâce à un renforcement des forces de l'ordre, une meilleure coordination des services de renseignement et l'implication de l'armée contre le crime organisé.
Sur le plan économique, elle défend une économie sociale de marché, avec déréglementation et soutien aux petites entreprises. Elle promet de réduire la pauvreté de moitié en cinq ans. Conservatrice sur les questions sociétales, elle s'oppose à l'avortement, y compris en cas de viol, et rejette toute avancée sur les droits des couples de même sexe.
Carlos Alvarez, l'outsider venu de la télévision

C'est la principale surprise de la campagne. Connu pour ses parodies télévisées des protagonistes des scandales politiques des dernières décennies, Carlos Alvarez s'est hissé à la deuxième place des intentions de vote à une semaine du scrutin, sans véritable expérience politique. À 62 ans, l'humoriste devenu candidat incarne une forme de rejet des élites traditionnelles.
À la tête du parti Pais para Todos, il a un discours de droite radicale, proposant notamment la "peine de mort" pour les tueurs à gages, car "ces misérables ne méritent pas de vivre" selon lui. Il prône une politique de "main de fer", incluant la construction de mégaprisons et la désignation de certains criminels comme "cibles militaires".
Sur le plan économique, il mise sur le soutien aux petites entreprises via des microcrédits et sur la numérisation de l'administration pour lutter contre la corruption. Il envisage également de décréter l'état d'urgence dans la fonction publique au cours des 100 premiers jours de son mandat. "Il faut assainir la fonction publique", martèle-t-il auprès du média Peru.21. "Elle est gangrénée de corrompus aux échelons intermédiaires."
Rafael Lopez Aliaga, le magnat ultraconservateur

Homme d'affaires fortunée et figure de l'extrême droite, Rafael Lopez Aliaga complète le trio de tête. Maire de Lima depuis 2023, il a quitté son poste l'année dernière pour se lancer dans la course pour la présidentielle.
Se présentant comme "le président des pauvres", il affirme que son "amour chrétien" l'a conduit à la politique, où il a promis de lutter contre "les gauchistes menteurs, assassins et voleurs". Il promet par ailleurs d'emmener les criminels "en hélicoptère dans la jungle la plus profonde du Pérou pour y créer des colonies pénitentiaires (...) avec une barrière naturelle de shushupes", des serpents venimeux d'Amazonie pouvant atteindre trois mètres, assurant qu'ils "se chargeront de la sécurité".
Membre de l'Opus Dei ("Œuvre de Dieu", en latin), un mouvement catholique ultraconservateur, Rafael Lopez Aliaga se fait le défenseur d'une vision rigide de la "famille traditionnelle". Son opposition à l'avortement est totale : il va jusqu'à proposer la création de cartes d'identité pour les fœtus, affirmant que les enfants sont "citoyens dès le ventre de leur mère".
L'ancien maire de Lima prône une réduction drastique de la taille de l'État, avec fermeture de ministères, privatisations massives et ouverture accrue aux investissements étrangers. "L'État va devenir vraiment minuscule, il n'en restera presque plus rien", a-t-il promis. Surnommé "Porky", en raison de sa ressemblance supposée avec le personnage de dessin animé Porky Pig, il est un admirateur de Donald Trump.
Ricardo Belmont, le retour d'un vétéran anti-système

À 80 ans, Ricardo Belmont brigue à nouveau la présidence, plus de trente ans après son échec face à Alberto Fujimori en 1995. Figure médiatique depuis les années 1970, cet entrepreneur de la radio et de la télévision a été maire de Lima de 1990 à 1995, porté à l'époque par sa popularité dans les médias.
À la tête du Parti civique Obras, qu'il a fondé en 2022, il revendique une candidature indépendante, financée en grande partie par des dons familiaux. Son slogan "Obras sí, palabras no" (Des actes, oui ; des paroles, non) donne le ton : l'ancien maire centriste promet un plan choc pour relancer près de 1 500 projets d'infrastructures à l'abandon, avec un suivi citoyen en temps réel via une plateforme numérique.
Sur le terrain sécuritaire, il prône une réforme en profondeur de la justice, un renforcement des contrôles aux frontières et une coordination renforcée entre police et magistrats. Il propose aussi de rendre imprescriptibles les crimes contre l'État et d'exclure à vie toute fonction publique aux personnes condamnés.
Ricardo Belmont promet l'accès universel à l'éducation et à la santé, tout en défendant une économie "à visage humain" et "sans monopoles ni oligopoles". Sa campagne, récemment relancée sur TikTok par sa fille de 18 ans, lui offre une visibilité inattendue, sans pour autant susciter un engouement massif.
Roberto Sanchez, la gauche réformatrice

Ancien ministre et figure montante de la gauche péruvienne, Roberto Sanchez capitalise sur le rejet des partis traditionnels, attirant un électorat des zones rurales et pauvres du sud andin. Psychologue de formation, cet élu de 57 ans a fait ses armes dans les collectivités locales avant d'entrer au Congrès en 2021.
Passé par le gouvernement de Pedro Castillo comme ministre du Commerce extérieur et du Tourisme, il est aujourd'hui l'un des principaux visages du parti Ensemble pour le Pérou. Son programme donne la priorité aux services publics, avec une hausse significative des budgets de la santé (jusqu'à 8 % du PIB) et de l'éducation (10 % du PIB).
Roberto Sanchez plaide pour une réforme de la Constitution de 1993 afin de reconnaître le caractère "plurinational" de l'État qui donnerait davantage de voix aux communautés autochtones. Sur le plan économique, le candidat de gauche défend une ligne souverainiste : renégociation des contrats miniers, réforme fiscale et contrôle accru des ressources naturelles. "Nous ne sommes pas un pays pauvre, nous sommes un pays pillé", a-t-il martelé lors d'un débat. Il promet aussi de gracier Pedro Castillo, qui purge une peine de 11 ans de prison pour un coup d'État avorté.
Alfonso Lopez Chau, l'économiste de centre-gauche

Moins connu du grand public, Alfonso Lopez Chau mise sur son profil d'économiste et d'universitaire pour s'imposer. Ancien directeur de la Banque centrale, cet homme de 75 ans a fondé en 2025 le parti de centre-gauche Ahora Nacion. Il fait l'objet d'une enquête du parquet péruvien pour détournement de fonds présumé pendant son mandat de président de l'Université nationale d'ingénierie, de 2021 à 2025, qu'il nie.
Son projet repose sur une transformation en profondeur de l'État, avec un accent fort sur la décentralisation. Dans un pays où Lima concentre une grande partie de la population et des richesses, il propose de donner "tout le pouvoir aux régions".
Son programme prévoit notamment de prioriser les investissements dans les zones les plus défavorisées et de renforcer les services publics de base. Alfonso Lopez Chau défend un modèle économique durable et inclusif, et propose un propose la création d'un fonds souverain pour financer des projets d'infrastructure. Parmi ses priorités figure l'accès universel au système de santé, avec le développement de la télémédecine et la construction ou la rénovation de 500 établissements de santé.
Cet article a été adapté de l'espagnol par Barbara Gabel. L'original est à retrouver ici.
