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En Inde, le gouvernement Modi durcit l'arsenal répressif visant la liberté d'expression en ligne
Le gouvernement de Narendra Modi a adopté le 30 mars des nouvelles réglementations visant à étendre les capacités de censure de l'État indien sur Internet. Dans le viseur : journalistes, militants et créateurs de contenus susceptibles de critiquer le pouvoir. Une étape de plus vers un autoritarisme numérique assumé, dénoncent les défenseurs des droits humains.
Une personne tient un smartphone arborant le logo de X, anciennement connu sous le nom de Twitter, devant le drapeau national indien à Bangalore, le 15 janvier 2026. © Idrees Mohammed, AFP

Un reel - une petite vidéo humoristique - tourne en dérision l'enthousiasme flagrant de Narendra Modi en pleine accolade avec des chefs d'État étrangers. Un autre montre le Premier ministre indien, tout sourire, recevant une médaille du Parlement israélien tandis qu'à ses côtés, un citoyen indien porte une bonbonne de gaz autour du cou - une claire allusion à la pénurie qui frappe les foyers indiens en raison de la guerre au Moyen-Orient. Le point commun entre ces deux contenus ? Ils ont disparu de la Toile quelques heures après leur mise en ligne. Sans explication, ils ont été retirés sur ordre du ministère de l'Électronique et des Technologies de l'information.

Ces dernières semaines, de nombreuses vidéos comme celles-ci et des comptes X, Instagram ou encore TikTok ont été bloqués en Inde. Si aucun chiffre officiel n'a été communiqué sur l'ampleur de cette censure numérique, plusieurs internautes s'en alarment : "Un post sur dix" est désormais "inaccessible", s'insurge par exemple un utilisateur sur X

L'autre point commun entre l'ensemble des contenus supprimés ? Une ligne critique envers le gouvernement de Narendra Modi, notamment sur sa réaction face à la guerre en cours au Moyen-Orient. Dans le viseur, particulièrement des journalistes, des militants, des médias indépendants, des comédiens mais aussi de simples internautes

Un arsenal législatif 

Derrière ces récentes suppressions se cache un nouvel arsenal législatif. Depuis plusieurs semaines, les autorités indiennes multiplient en effet l'adoption de nouvelles mesures de contrôle numérique et des amendements à des lois existantes. De quoi rendre totalement légale cette censure numérique renforcée. 

Le 30 mars, le ministère de l'Électronique et des Technologies de l'information a ainsi adopté plusieurs amendements à la loi sur les technologies de l'information (IT Act) votée en 2021. L'un d'entre eux prévoit d'élargir les capacités de censure numérique à divers ministères, dont ceux de la Défense, de l'Intérieur, des Affaires étrangères ainsi qu'à celui de l'Information et de la Radiodiffusion. 

Alors que le droit de censure était jusqu'ici réservé uniquement au ministère de l'Électronique et des Technologies de l'Information, cette "décentralisation" permettra de multiplier la surveillance, alertent les défenseurs des droits humains. "Je suis inquiet", admet ainsi Prateek Waghre, chercheur à Tech Policy Press et ancien directeur de l'Internet Freedom Foundation. Avec cet amendement, "le pouvoir de censure va s'étendre et cela va augmenter la capacité des autorités à cibler et à surveiller les contenus numériques. Ce que quiconque dit sur Internet est désormais susceptible d'être scruté."

Autre source d'inquiétude : un autre amendement permet de raccourcir drastiquement le temps alloué aux plateformes numériques pour supprimer un contenu jugé problématique. Jusqu'ici, après un signalement, les plateformes disposaient de 36 heures pour agir. Désormais, elles auront deux à trois heures et ne seront plus obligées d'avertir l'auteur de la publication. 

"Les plateformes n'auront donc pas le temps d'évaluer la légalité d'une publication", tranche Prateek Waghre. "Elles vont probablement supprimer les contenus sans réfléchir, en raison de ce délai serré."

Présentés par les autorités indiennes comme de simples ajustements "clarificatoires et procéduraux", ces amendements sont donc en réalité juridiquement contraignants, dénonce ainsi le chercheur.

Une "infrastructure de censure"

L'Inde est déjà régulièrement critiquée pour son autoritarisme dans le monde numérique. Lors de l'affrontement armé entre l'Inde et le Pakistan du 7 au 10 mai 2025, le gouvernement indien avait, par exemple, ordonné à X de bloquer 2 355 comptes dans le pays, dont des médias internationaux tels que Reuters. Les sites d'information The Kashmir Walla et Gaon Savera avaient aussi été mis hors ligne pour "raisons de sécurité". À cela s'étaient ajoutées des dizaines de coupures d'Internet lors de manifestations. L'année d'avant, en 2024, plus de 28 000 URL avaient été bloquées dans le pays, selon diverses études.

Avec ces nouvelles règlementations, le processus de censure sera ainsi encore plus rapide et plus efficace, déplorent les ONG de défense des droits humains. 

Pour Nikhil Pahwa, militant pour les droits numériques et fondateur de la plateforme d'information spécialisée dans les technologies MediaNama, ces nouvelles règles participent même à la construction d'"une infrastructure de censure en Inde". "Elle devient systémique et omniprésente", fustige-t-il. "Elle s'est mise en place progressivement, sans que l'on s'en rende vraiment compte."

Et surtout, alerte-t-il, avec ce nouvel arsenal législatif, ce système de censure risque de devenir "opaque et arbitraire" puisqu'il n'existe aucune obligation de transparence quant à la manière dont les contenus en ligne seront contrôlés. "Un fonctionnaire dans un ministère va se lever un matin, voir un message sur X ou une vidéo YouTube qui lui déplaît et émettre un ordre de suppression. Il n'y a aucune règle qui l'obligera à rendre cette information publique", dénonce-t-il. "Il sera également impossible de savoir quel ministère a signalé le contenu, ni pourquoi."

Une inquiétude partagée par Prateek Waghre. "Des contenus sont supprimés en masse, et nous sommes incapables de distinguer ce qui est légitimement problématique — comme des contenus liés à la pornographie infantile ou à la désinformation — de ce qui n'est qu'une parodie. Le gouvernement ne nous le dit pas."

Le journalisme indépendant en ligne de mire

En parallèle, un troisième point provoque l'inquiétude des deux spécialistes. Désormais, les comptes sur les réseaux sociaux, les créateurs de vidéos en ligne et les plateformes de streaming seront sous la surveillance du ministère indien de l'Information et de la Radiodiffusion — les soumettant au même niveau de contrôle accru que les journalistes professionnels.

Concrètement, si des créateurs de contenus en ligne — c'est-à-dire n'importe quel citoyen indien publiant quelque chose sur Internet — ne respectent pas les lois gouvernementales applicables aux journalistes, ils seront passibles des mêmes sanctions.

Un moyen, estiment les deux spécialistes, de mieux contrôler les journalistes indépendants alors que ces dernières années, à mesure que des médias traditionnels tombaient dans l'escarcelle d'entités proches du pouvoir, le journalisme d'investigation a massivement migré vers les réseaux sociaux. 

"Nous avons assisté à un glissement radical du journalisme traditionnel vers YouTube et les réseaux sociaux, qui étaient jusqu'à présent libres de toute tutelle. Cela va changer radicalement", regrette Nikhil Pahwa.

À la fin, conclut-il, "cet ensemble de lois n'est que le dernier symbole en date, et sûrement pas le dernier, d'une répression généralisée de la liberté d'expression", tranche-t-il. "Beaucoup traitent ces nouvelles règles comme une finalité. Je les considère comme un point de passage vers davantage de censure."

Cet article a été adapté de l'anglais par Cyrielle Cabot. L'original est à retrouver ici.