
Le Pôle pénitentiaire d’Abidjan, la capitale ivoirienne, photographié en septembre 2018. © Sia Kambou, AFP
Le brouhaha derrière lui est tel que nous peinons à l’entendre. Pour cause : c’est depuis "une cabine", c’est-à-dire le téléphone clandestin d’un des 50 codétenus avec qui il partage sa cellule du Pôle pénitentiaire d’Abidjan, en Côte d'Ivoire, que Denis* nous raconte, à la mi-mars, son calvaire.
Interpellé le 11 octobre 2025 – comme 237 autres personnes, selon les chiffres communiqués par les autorités –, il a été condamné à 36 mois de prison ferme pour trouble à l’ordre public. La justice ivoirienne lui reproche d’avoir participé à la marche interdite organisée ce jour-là à Abidjan par le Front commun, une coalition réunissant les deux principaux partis d’opposition, le PPA-CI de Laurent Gbagbo et le PDCI de Tidjane Thiam.
"Je n’ai rien à voir avec ça, clame pourtant Denis, j’étais en route pour le travail quand on m’a interpellé à proximité du lieu de la manifestation." Réalisateur de profession, il nous explique qu’aucune des preuves qu’il a tenté de fournir – comme les cartes SD qu’ils transportaient avec lui ce jour-là – n’a été prise en compte. "Lors du procès, nous étions plusieurs dizaines à être jugés en même temps, le juge ne nous a posé aucune question individuelle. Il n’y a pas eu plus de cinq minutes consacrées à mon cas."
Quand la sanction tombe, c’est la douche froide. "C’est injuste pour moi, mais surtout pour ma famille", déplore ce père de trois enfants. "Sans mon salaire, ma femme ne peut pas payer le loyer ni l’école des enfants. Ils ont dû partir vivre dans son village natal en attendant ma libération."
Des arrestations "inéquitables", selon Amnesty
D’après l'avocat Sylvain Tapi, qui dirige un pôle d’une dizaine d’avocats mandatés par le PPA-CI pour assister les détenus, "ces rafles" de personnes "se trouvant au mauvais endroit au mauvais moment" ont largement participé à remplir les prisons.
Amnesty International s’est ému du sort de ces "passants" dans un communiqué diffusé le 11 mars, demandant la libération de toutes les personnes détenues pour avoir usé de leurs droits de réunion de manière pacifique. Elles ont été "arrêtées sans fondement" et "condamnées inéquitablement", d’après le communiqué de l’ONG. "L’interdiction de manifester n’était pas conforme au droit international", justifie Claire-Anne Félix, chercheuse pour l’organisation internationale.

Des arguments balayés par la Direction des droits de l’homme du ministère de la Justice, qui a publié une réponse écrite dès le lendemain dans laquelle elle affirme que "les personnes évoquées dans ce communiqué ont été régulièrement poursuivies, jugées et condamnées, après avoir bénéficié de l'ensemble des garanties du procès équitable".
Selon l'avocat Sylvain Tapi, 612 personnes ont été jugées en octobre et novembre lors de procès en comparution immédiate, par salve de plusieurs dizaines de prévenus. Si environ un tiers ont été libérées après avoir été reconnues non coupables, près de 400 purgent actuellement des peines de 36 mois de prison ferme pour trouble à l’ordre public.
"Nous ne connaissons pas la situation de tous les autres. Sur les 1 658 interpellés, nous n'en avons identifié que 1 093", explique l'avocat. "Le parquet rechigne à communiquer l’identité des personnes. Il y a encore deux semaines, nous avons pu retrouver un homme détenu au Pôle pénitentiaire d’Abidjan dont la famille était sans nouvelle depuis près de cinq mois", détaille-t-il. Contacté, le Parquet du tribunal d’Abidjan n’a pas répondu à nos sollicitations.
"On m’a collé des accusations de terrorisme"
Reste que, d’après Sylvain Tapi, la majorité des centaines de prévenus actuellement en détention provisoire sont quant à eux poursuivis pour des crimes tels que "acte de terrorisme" ou "complot contre l’autorité de l’État".
C’est le cas de Marc*, compagnon de cellule de Denis*, avec qui nous avons également pu nous entretenir au téléphone. Ce partisan de Laurent Gbagbo affirme avoir été arrêté le 11 octobre, à cinq kilomètres du lieu de la manifestation interdite, à laquelle il se défend d’avoir participé.
Il a été interpellé par des policiers l'accusant de filmer les forces de l’ordre sans autorisation. Son téléphone a été fouillé. Il explique que c’est parce que les forces de l’ordre ont trouvé des conversations WhatsApp montrant son soutien au mouvement du Front commun qu’il a été placé en détention. "On m’a collé des accusations de terrorisme. Pourtant, soutenir un parti d’opposition, ce n’est pas illégal en Côte d’Ivoire."
Après son interpellation, il demande un avocat commis d’office. Le trentenaire affirme que la police aurait balayé sa requête en lui rétorquant qu’il "n’était pas dans un film américain". À son arrivée en prison, il rejoint la "section blindée" du bâtiment C, réservée aux criminels les plus dangereux. "Un séjour horrible" où 300 hommes s’entassent dans une cellule : "Il n’y avait pas la place de s’allonger sur le dos, nous devions dormir sur le flanc, j’ai encore une marque à la cuisse", décrit Marc.
Il sera finalement déplacé dans une cellule de 50 personnes dans un autre bâtiment. La surpopulation carcérale est immense en Côte d’Ivoire, notamment au Pôle pénitentiaire d’Abidjan, qui accueille plus de dix fois plus de détenus que sa capacité initiale.
Des conditions d'incarcération très difficiles
Des conditions de détention dont s’inquiète Amnesty International, qui veut attirer l’attention sur le sort de trois femmes enceintes actuellement incarcérées au Pôle pénitentiaire d’Abidjan. "Plusieurs personnes détenues depuis octobre 2025 ne peuvent pas recevoir leur famille (...) et ne bénéficient pas de soins médicaux appropriés", dénonce le communiqué de l’organisation internationale.
Leur avocat, Sylvain Tapi, a affirmé qu'elles avaient été contraintes de dormir à même le sol, avant que le parti de Laurent Gbagbo ne leur achète des matelas. Des accusations, que la Direction des droits de l’homme conteste, affirmant "qu’aucune femme privée de liberté n'est astreinte à un environnement défavorable au bon déroulement d'une grossesse".
Dans ce contexte, le parti de Laurent Gbagbo apparaît comme le principal soutien des prisonniers – qu’il considère comme "politiques" et à qui il fournit de quoi tenir bon. Une aide bloquée par l’administration pénitentiaire, affirme Marc, qui ne reçoit plus depuis plusieurs semaines les colis alimentaires du parti.
Pourtant la prison coûte cher... Marc, Denis et leurs codétenus doivent débourser chaque mois plus de 100 000 francs CFA chacun, soit environ 150 euros rien que pour vivre dans leur cellule, ainsi que 3 000 francs CFA pour l’eau, tandis que chaque passage aux toilettes est facturé 200 francs. Une situation qui révolte Marc : "Je suis attristé par mon gouvernement, qui se comporte très mal. C’est pour museler la jeunesse qu’on nous a enfermés ici."
*Les prénoms ont été modifiés pour préserver l'anonymat des deux prisonniers
