
La directrice du renseignement américain Tulsi Gabbard témoigne lors d'une audition au Capitole, à Washington (États-Unis), le 19 mars 2026. © Kylie Cooper, Reuters
Une guerre qui déchire le récit trumpien de l'intérieur. Auditionnée mercredi 18 mars par le Congrès, la directrice du renseignement américain Tulsi Gabbard a refusé de dire clairement si le programme nucléaire iranien constituait, avant les frappes du 28 février, une "menace imminente" pour les États-Unis. Une esquive lourde de sens : depuis le début de l'offensive menée avec Israël, Donald Trump martèle que cette menace justifie l'entrée en guerre contre l'Iran.
Le témoignage de Tulsi Gabbard intervenait au lendemain d'une démission fracassante, celle de Joe Kent, directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme et l'un de ses proches alliés. En quittant son poste, ce dernier a dit ne pouvoir soutenir "en [s]on âme et conscience" une guerre contre un pays qui, selon lui, "ne représentait aucune menace imminente" pour les États-Unis. Il devenait ainsi le plus haut responsable de l'administration Trump à claquer la porte en raison de ce conflit.
Le silence prudent de Tulsi Gabbard et le départ surprise de Joe Kent résument le malaise d'une partie de l'entourage présidentiel. Tous deux appartiennent à cette frange du camp Trump qui s'est construite en dénonçant les interventions militaires à l'étranger et les guerres de "changement de régime", de l'Irak à l'Afghanistan.
Tulsi Gabbard "sur le fil du rasoir"
Si Tulsi Gabbard a pris soin de ne pas désavouer frontalement Donald Trump devant les parlementaires, elle ne l'a pas non plus conforté. Dans sa déclaration liminaire écrite, publiée avant l'audition, la patronne du renseignement américain affirmait que l'Iran n'avait fait "aucun effort" pour reconstituer ses capacités d'enrichissement depuis les frappes menées en juin dernier sur ses installations nucléaires.
Or, lors de son audition, ce passage a disparu. Interrogée sur cette omission, elle a invoqué un simple manque de temps, tout en confirmant ensuite que sa version écrite reflétait bien l'évaluation de ses services. Le sénateur démocrate Mark Warner l'a immédiatement accusée d'avoir omis "les parties qui contredisent le président".
Questionnée à plusieurs reprises sur la réalité d'une "menace imminente" iranienne, Tulsi Gabbard s'est refusée à reprendre à son compte l'argument central de la Maison Blanche. "Il n'incombe pas aux services de renseignement de déterminer ce qui constitue ou non une menace imminente", a-t-elle répondu, renvoyant cette décision "au président". Une formule qui protège Donald Trump, sans pour autant lever le doute sur le fond : les renseignements américains valident-ils le récit présidentiel ayant servi à justifier l'entrée en guerre ?
Pour Steven Ekovich, professeur émérite à l'Université américaine de Paris, cette prudence calculée trahit une position intenable. "Tulsi Gabbard soutient Donald Trump, mais d'une façon très astucieuse et indirecte. Il faut lire entre les lignes. Elle n'affirme pas qu'il y avait une menace envers les États-Unis, elle entretient un flou. Elle est sur un fil de rasoir", analyse Steven Ekovich.
Le malaise est d'autant plus visible que Donald Trump avait déjà publiquement rabroué Tulsi Gabbard l'an dernier, lorsqu'elle avait affirmé devant le Congrès que l'Iran ne développait pas d'arme nucléaire. "Je me fiche de ce qu'elle a dit", avait alors lancé le président. Tulsi Gabbard avait ensuite accusé les médias d'avoir déformé son témoignage et affirmé que l'Iran pourrait produire une arme nucléaire "en quelques semaines".
"Tulsi Gabbard ne veut pas se confronter au président, car elle sait que c'est un jeu risqué pour son avenir politique", abonde Jérôme Viala-Gaudefroy, maître de conférences à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye et spécialiste des États-Unis. "Elle n'est pas prête à perdre son poste, contrairement à Joe Kent."

Moins médiatique que les principales figures de l'administration américaine, Joe Kent est un ancien membre des forces spéciales, un trumpiste revendiqué, partisan de la doctrine isolationniste "America First". Dans sa lettre de démission, il accuse Israël d'avoir forcé la main des États-Unis à attaquer l'Iran. Une accusation régulièrement reprise par une partie du monde Maga ("Make America Great Again"), relevant de ressorts complotistes et de stéréotypes antisémites.
"C'est quelqu'un de très extrémiste, il fait partie de ces chrétiens blancs nationalistes", souligne Jérôme Viala-Gaudefroy. "C'est un idéologue, avec une idéologie assez abjecte, mais on peut lui reconnaître une forme de cohérence : il reste fidèle à ses croyances en démissionnant."
À (re)lire Guerre au Moyen-Orient : l'administration Trump en pleine zone de contradictions
"Le silence ne suffira pas"
Pour le moment, l'opposition à Donald Trump face au conflit iranien reste l'exception plutôt que la règle. "Les piliers du mouvement Maga et les tenants de la ligne isolationniste de l'administration choisissent de rester silencieux", explique Ludivine Gilli, directrice de l'Observatoire Amérique du Nord à la Fondation Jean-Jaurès. "C'est un calcul politique."
À commencer par le vice-président J. D. Vance, lui aussi issu de cette aile anti-interventionniste, hostile aux "guerres sans fin" menées par les États-Unis. Depuis le début du conflit, il se retrouve à défendre une guerre menée par Trump contre laquelle il a longtemps mis en garde, coincé entre ses ambitions présidentielles et la nécessité de rester dans les bonnes grâces du président.
"J. D. Vance est la personnalité la plus haut placée de cette faction au sein du cabinet, donc il se retrouve coincé", résume Steven Ekovich. "Il espérait que la guerre se termine vite, mais si elle dure – et elle risque de durer –, cela peut compliquer sérieusement son avenir."

La pression monte également en dehors du gouvernement. Marjorie Taylor Greene, ancienne fidèle de Donald Trump ayant démissionné de son mandat de députée après une brouille publique avec le président, a exhorté Tulsi Gabbard et J. D. Vance à s'exprimer sur la guerre en Iran dès le 1er mars. "Les gens nous observent de très près. Le silence ne suffira pas", avait-elle écrit sur les réseaux sociaux.
Charles Eisenstein, conseiller de Robert Kennedy Jr lors de sa campagne en 2024, a, lui, lancé une pétition nationale intitulée "Health Not War!" ("la santé, pas la guerre !") aux côtés d'autres partisans du mouvement "Make America Healthy Again" (Maha, "rendre sa bonne santé à l'Amérique").
Reste un verrou majeur : dans l'univers Trump, la dissidence se paie comptant. Ministres, conseillers ou élus savent tous qu'une contestation publique peut coûter un poste, une investiture, voire une carrière. "Le jour où ils s'expriment, c'est terminé pour eux, ils n'auront plus aucun pouvoir", résume Jérôme Viala-Gaudefroy. "C'est là qu'on voit la différence entre ceux qui restent par ambition pure et ceux qui restent fidèles à leur idéologie."
"Un avertissement envoyé"
La portée dissuasive de ces représailles politiques est considérable. Dans l'univers trumpiste, même les fidèles les plus zélés ne sont pas à l'abri. Marjorie Taylor Greene en a fait l'expérience : après avoir regretté, au moment des frappes de juin, qu'un président élu sur une promesse anti-interventionniste replonge sur le terrain militaire, l'élue a été publiquement humiliée par Donald Trump, qui l'a rebaptisée "Marjorie 'la Traître' Greene" et "Maggie 'la Dingue'".
Pour Ludivine Gilli, l'épisode vaut leçon politique : "Il a suffi qu'elle exprime un désaccord ponctuel pour que Donald Trump jette à ses trousses tous ses plus loyaux supporters. C'est un avertissement envoyé à tous les autres qui voudraient s'opposer à lui."
D'autres élus ont fait les frais d'une insubordination. C'est le cas du représentant républicain Thomas Massie, l'une des rares voix conservatrices à oser s'élever fréquemment contre Donald Trump et à avoir tenté de freiner l'escalade en présentant un texte visant à obliger le président à obtenir l'autorisation du Congrès avant de poursuivre la guerre contre Téhéran.

Le texte, rejeté le 4 mars par le Sénat et le lendemain par la Chambre des représentants, n'a pas seulement échoué : il a aussi exposé Thomas Massie à une contre-offensive politique de son propre camp, qui lui oppose un candidat concurrent à la primaire républicaine de novembre. Soutenu par Donald Trump, celui-ci bénéficie désormais de millions de dollars de publicités accusant Thomas Massie d'être un allié du régime iranien.
Les divisions s'étendent aussi au-delà du monde politique. Dans la sphère Maga, plusieurs voix influentes ont dénoncé la guerre ou pris leurs distances avec ses justifications. L'ancien présentateur star de Fox News Tucker Carlson, devenu l'un des podcasteurs les plus suivis de la droite américaine, a ainsi qualifié l'attaque contre l'Iran d'"absolument dégoûtante et maléfique". L'ex-présentatrice Megyn Kelly, elle, a accusé des figures "pro-Israël" d'avoir vendu cette guerre au peuple américain.
Pour l'heure, cette fracture ne s'est pas transformée en rupture de masse. Selon un sondage national NBC News réalisé au moment où l'offensive commençait, 90 % des républicains se déclarant proches du mouvement Maga approuvent les frappes, contre seulement 5 % qui les jugent injustifiées. Pour Jérôme Viala-Gaudefroy, cette fidélité illustre une logique qui dépasse désormais l'idéologie. "On est dans une personnalisation de la politique qui s'apparente à un culte de la personnalité. Peu importent les décisions de Donald Trump, sa base continuera de le soutenir", conclut l'expert.
