
Les émissions de la probable nouvelle "station-nombres" en persan sont une réminiscence des moyens de communication utilisés par les services de renseignement durant la Guerre froide. © Creative Commons/Piqsels
C’est une voix masculine, presque robotique qui commence chacune de ses transmissions radio en répétant “Attention” en persan trois fois de suite. Puis vient une série de chiffres… parfois pendant plus d’une heure. C’est la même rengaine, presque quotidienne - sauf que les chiffres changent - depuis le premier jour de l’offensive israélo-américaine contre l’Iran, le 28 février.
“C’est deux fois par jour, à heure fixe, sur une fréquence courte de radio. C’est extrêmement intriguant car cela faisait très longtemps qu’il n’y avait pas eu ce qui ressemble à une nouvelle ‘station de nombres’, et ce n’est pas quelque chose qu’on s’attend à découvrir en 2026”, assure Maris Goldmanis, l’administrateur du site "numbers-stations", et fin connaisseur de ces moyens de communication qui remontent à la Guerre froide.
Vestige de la Guerre froide
Les “stations de nombres” étaient très utilisées par les services de renseignement comme la CIA ou le KGB pour envoyer des messages codés par radio à leurs agents inflitrés en territoire ennemi. Elles ont été immortalisées dans la pop culture américaine par la série The Americans qui raconte le quotidien d’agents dormants soviétiques installés aux États-Unis.
“C’est un moyen de communication à sens unique qui sert à envoyer des messages à un nombre réduit d’agents plutôt importants”, explique Tony Ingesson, spécialiste du renseignement à l’université de Lund en Suède et auteur d’une étude sur les "stations de nombres". Chaque agent est censé avoir un créneau horaire et sa propre clé de déchiffrage pour décoder la suite de chiffres et de nombres diffusée.
Avec la fin de la Guerre froide, et l’évolution des moyens de communication, ces “stations de nombres” ont commencé à prendre la poussière et à être rangées au placard du folklore de la guerre CIA-KGB.
Néanmoins, au moins 28 sont encore considérées comme actives, c’est-à-dire qu’elles émettent de temps en temps des messages codés. “Les Russes semblent encore y avoir recours, les Cubains aussi. Il y en a aussi une qui émet depuis la Pologne que j’ai souvent écoutée et les Taïwanais semblent en utiliser également”, détaille Tony Ingesson.
Tentative de brouillage
Mais en voir apparaître une nouvelle au moment même où un conflit majeur éclate marque l’improbable rencontre entre le monde de l’espionnage d’antan et la guerre moderne. De quoi exciter le petit monde des aficionados de ces “stations de nombres” qui se perdent en conjectures. Qui l’opère ? D’où émet V32 - le nom qui lui a été donnée - et pour quoi faire ?
“Au départ, on se demandait s’il s’agissait d’une opération contre le régime en place en Iran où alors une ‘station de nombres’ opérée par les autorités iraniennes pour mettre leurs agents infiltrés en Occident en alerte pour, potentiellement, les préparer à commettre des attentats terroristes”, résume Aviva Guttmann, spécialiste des services de renseignement à l’université d’Aberystwyth (pays de Galles).
Mais peu après ses débuts, V32 a subi une opération de brouillage par un acteur utilisant les mêmes techniques qui ont permis à l’Iran de bloquer la diffusion d’autres radios, comme Radio Farda en 2018.
Autrement dit, cette “station de nombres” ne plaisait pas aux autorités iraniennes. “Elles estiment probablement que c’est une manière pour un service de renseignement étranger de rentrer en contact avec des opposants en Iran. En brouillant le signal, les autorités veulent probablement indiquer qu’elles sont au courant de ce qui se trame”, explique Aviva Guttmann.
Il ne s'agissait sans doute pas d'une tentative de faire taire définitivement ces diffusions car “les stations de nombres sont connues pour être particulièrement difficiles à bloquer”, souligne Maris Goldmanis. Quelques jours plus tard, V32 est, en effet, réapparue sur une autre fréquence.
La résilience de ce moyen de communication explique probablement en partie pourquoi il a fait sa réapparition à la faveur de cette guerre. “Internet ne fonctionne plus en Iran et les autres moyens de communication sont surveillés ou peuvent être interceptés. Dans ce contexte, c’est une solution de secours adaptée”, juge Maris Goldmanis.
Intox ou messages codés cruciaux ?
“Ce ne serait pas la première fois que des services de renseignement reviendraient à d’anciennes technologies pour pallier les limites des nouvelles. Ainsi, les services de renseignement russes ont de nouveau recours à la machine à écrire, simplement pour éviter le piratage informatique”, explique Aviva Guttmann.
Un autre avantage des “stations de nombres” est que l’agent à qui le message est destiné “n’a pas à transporter avec lui du matériel compromettant. Il lui suffit d’avoir une radio, légèrement modifiée mais qui ressemble à un poste traditionnel”, souligne Tony Ingesson. En ces temps de smartphones et d’ordinateurs qui enregistrent toutes les communications, ce peut être un gage de sécurité pour l’espion infiltré.
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Réessayer
Impossible, en tout cas, de savoir qui a ouvert le placard à vieilleries. Géographiquement, “des techniques de triangulation semblent indiquer que le signal proviendrait d’Europe occidentale, quelque part entre la Suisse, l’Italie et l’Allemagne ou alors à Chypre”, note Maris Goldmanis qui précise cependant que ce sont des conclusions à prendre avec des pincettes.
Le service de renseignement de l’un des belligérants - la CIA pour les États-Unis ou le Mossad pour Israël - peut utiliser des installations européennes pour ce type de missions, estiment les experts interrogés. Mais qu’en est-il du pays d'accueil ? “Plus longtemps cette station de nombres émettra, plus il sera probable qu’il y ait un accord tacite des autorités du pays d’où le signal est émis”, assure Aviva Guttmann.
Selon l'experte, V32 peut aussi très bien constituer une énorme intox des services américains ou israéliens. Peut-être qu’en réalité, elle émet dans le vide mais que la CIA ou le Mossad “veulent faire croire qu’ils sont en train d’activer leurs agents infiltrés en Iran afin de rajouter un souci en plus aux autorités dans l’espoir de créer une sorte de panique”, explique-t-elle.
Mais s’il s’agit réellement du grand retour des “stations de nombres”, ces chiffres que tout le monde peut écouter sur les ondes courtes représentent probablement, d’après les experts interrogés, des “informations essentielles comme la localisation de planques sûres ou pour transmettre des ordres de missions”.
