
"Les sciences ne sont pas si différentes de bien d'autres domaines de la société, et il y a beaucoup de freins encore aujourd'hui trop présents, notamment concernant les filles", regrette Kristel Chanard. © Académie des sciences, Mathieu Baumer
"Je n'ai pas eu de modèle qui me ressemblait vraiment et ça, c'est un problème", confie Kristel Chanard, évoquant son parcours en tant que femme engagée dans une carrière scientifique.
Chercheuse en géophysique et en géodésie spatiale à l'Institut de physique du globe de Paris (IPGP), elle a remporté en novembre dernier le prix Irène Joliot-Curie 2025 dans la catégorie "Jeune femme scientifique de l'année".
"J'essaie de mesurer et de comprendre comment la terre solide se déforme quand les masses d'eau se déplacent à la surface de la Terre. Qu'il s'agisse des lacs, des rivières, de l'eau souterraine, des glaciers ou bien de l'océan", explique-t-elle. "L'idée est de développer ce qu'on appelle l'hydrogéodésie : une discipline qui permet de suivre et, à terme, d'anticiper l'évolution du cycle de l'eau sur Terre, ce qui est particulièrement important dans le contexte du changement climatique."
Outre le prix Joliot-Curie, la chercheuse de 39 ans a remporté trois autres prix en quatre ans, décernés par le European Geosciences Union, la American Geophysical Union et le Centre national de la recherche scientifique (CNRS).
"Un grand chelem", dit-elle, ajoutant humblement que "c'est presque trop", car "il y a plein d'autres femmes à récompenser".
Car Kristel Chanard est également très investie dans la promotion de l'égalité femmes-hommes dans les sciences. Mentorat, formations sur l'inclusivité... Elle s'engage particulièrement auprès des jeunes filles et des publics sous-représentés dans les sciences.
"Je suis une femme de couleur en sciences, il y en a peu, et je vais bien volontiers dans les écoles expliquer aux enfants ce que je fais. Je trouve très important de montrer aux enfants qu'un scientifique a mille visages et que tout le monde peut être chercheur. Ou chercheuse", explique-t-elle dans une vidéo publiée l'an dernier par le CNRS.
À l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes, France 24 – qui a souhaité cette année mettre à l'honneur les femmes de science – s'est entretenu avec Kristel Chanard.
Entre excellence académique et engagement, la chercheuse revient sur son parcours et sur les changements qu'elle souhaiterait voir s'accélérer dans un monde scientifique longtemps resté l'apanage des hommes.
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Accepter Gérer mes choixFrance 24 : Quand vous étiez étudiante, pouviez-vous vous appuyer sur des modèles féminins dans votre domaine ?
Kristel Chanard : J'ai plein de modèles et souvent, ce sont plutôt des groupes de personnes. Évidemment, en tant que femme, on a toujours des modèles féminins, mais ce qui est important dans la recherche est d'avoir des modèles divers. Le plus marquant dans mon parcours scientifique a été d'évoluer dans des laboratoires, des équipes de recherche ou des universités où se croisaient des personnes très différentes, des hommes et des femmes qui communiquaient et échangeaient autour de spécialités très diverses. C'est tout un écosystème scientifique qui a été déterminant dans ma carrière.
"J'essaie de normaliser le fait qu'on peut être une femme, de couleur, et être scientifique."
Mais en ce qui concerne l'identification à des figures féminines, on a l'impression que tout est encore à faire, parce qu'on est peu de femmes dans la recherche scientifique. Et en plus d'être une femme, je suis une femme racisée, donc évidemment, je n'ai pas eu de modèle qui me ressemblait vraiment et ça, c'est un problème.
Maintenant, j'essaie donc au maximum d'intervenir dans des classes, de faire un travail de vulgarisation, de médiation, et de participer à des conférences grand public pour essayer de normaliser le fait qu'on peut être une femme, de couleur, et être scientifique.
Ce n'est pas évident quand on se construit en tant que scientifique de voir que, même aujourd'hui, les postes de directeurs d'instituts sont souvent occupés par des hommes. Même s'il y a un peu plus de femmes, il y a un plafond de verre qui est important.
Ça a été un peu compliqué pour moi. Mais j'ai eu la chance de tomber sur des mentors bienveillants, avec une éthique de recherche et des valeurs d'accès aux sciences importantes – qu'ils soient hommes ou femmes, d'ailleurs –, qui m'ont aidée à avancer dans ma carrière scientifique. J'essaie de reproduire la même chose, parce que je pense que c'est important d'avoir de la représentation, que ce soit pour les femmes ou pour les publics sous-représentés en général.
Y a-t-il une remarque, une situation ou une anecdote liée à votre genre qui vous a particulièrement marquée dans votre carrière ?
Il y a beaucoup de biais, on le sait. Je suis arrivée en sciences un peu par hasard, parce que je viens d'un milieu social qui n'est pas celui qui, normalement, accède aux métiers de la recherche. Donc, des biais, j'en ai connu un certain nombre. Et sur le fait d'être une femme, on se rend compte que l'écosystème scientifique est aussi assez imparfait.
"Dès qu'il est possible de ne pas respecter la parité, on ne la respecte pas."
Je ne peux pas citer d'exemples précis, car il y en a tellement que cela singulariserait les choses. Mais on voit au fur et à mesure des études et de la carrière que les garçons et les hommes sont plus poussés vers les sciences. Et dans ces carrières scientifiques, ils sont en général plus valorisés que les femmes, à compétences égales, et davantage choisis pour certaines tâches, notamment de direction.
Bien sûr, des mesures sont mises en place pour essayer d'y remédier. Mais on constate que dès qu'il est possible de ne pas les respecter, on ne les respecte pas. C'est par exemple le cas des mesures de parité dans les jurys.
Pourtant, il faut être intransigeant sur ces politiques et ne pas repartir en arrière à chaque difficulté. Parce qu'on est regardés par la jeunesse, et la jeunesse attend de nous qu'on fasse un peu mieux que la génération précédente.
Les étudiantes que vous encadrez vous font-elles part de problèmes similaires à ceux que vous avez vous-mêmes connus quelques années plus tôt ?
Oui, et j'essaie toujours d'agir. Ce serait sûrement plus facile de fermer les yeux. Mais au vu des valeurs que je porte, je ne peux pas rester passive.
Je les encourage à continuer dans des carrières scientifiques, en particulier des carrières de recherche académique, qui sont celles que je connais le mieux.
J'essaie toujours d'agir de façon intègre et juste pour régler les problèmes auxquels les étudiantes peuvent faire face. Cela peut parfois nécessiter de monter au front avec les directions des instituts quand il y a des problèmes ou des biais clairs qui sont peu traités.
Il est souvent compliqué de faire bouger un ordre établi depuis longtemps, mais ce travail de mentorat est important. J'en ai moi-même bénéficié et, ayant aujourd'hui une carrière en sciences qui fonctionne bien, j'essaie de rendre la pareille aux générations suivantes.
Vous allez au contact d'un public plus jeune encore dans les écoles. Avez-vous le sentiment que les choses commencent à changer et que les jeunes filles se sentent plus concernées par les sciences ?
J'aimerais que les choses changent, mais, malheureusement, faire venir dans les écoles quelques femmes scientifiques ne suffit pas. Mes actions peuvent contribuer à rendre les carrières scientifiques un peu plus envisageables pour des publics qui s'en sentent éloignés, mais toute seule, je ne vais pas faire changer les choses à grande échelle. Pour cela, il faut avant tout des politiques publiques qui vont dans le bon sens.
"Ces inégalités sont le produit de mécanismes sociaux et institutionnels."
On sait d'où viennent les inégalités, c'est documenté scientifiquement. Ces inégalités ne sont pas seulement le fruit de choix individuels : c'est aussi le produit de mécanismes sociaux et institutionnels. Récemment, des choix politiques ont été faits qui, par exemple, ne favorisent pas l'accès aux mathématiques pour les filles. Et plus on monte en carrière, plus on se sent seule en tant que femme.
Moi, je m'engage, parce que je pense que la diversité en sciences est très importante et n'est pas seulement une question d'égalité sociale. C'est aussi une condition importante pour que la recherche soit de meilleure qualité, et soit capable d'éclairer et de représenter l'ensemble de la société.
Tout le monde doit s'engager fermement pour plus d'égalité en sciences. C'est à la fois une question d'enseignement des sciences, mais aussi de lutte contre la reproduction sociale, très courante dans les carrières scientifiques.
Qu'aimeriez-vous que l'on comprenne enfin sur les femmes dans les sciences ?
Les sciences ne sont pas si différentes de bien d'autres domaines de la société, et il y a beaucoup de freins encore aujourd'hui trop présents, notamment concernant les filles.
Beaucoup de travaux scientifiques montrent les biais subis par les femmes – et les minorités en général –, et on a besoin d'une réflexion collective pour réduire ces inégalités d'accès et de maintien dans les carrières scientifiques.
On a besoin que nos institutions, nos ministères de l'Éducation nationale et de l'Enseignement supérieur et de la recherche s'engagent fortement pour rendre les milieux scientifiques les plus inclusifs possible, et pour que toutes celles et ceux qui souhaitent s'orienter vers des carrières de sciences puissent le faire et s'y sentir à leur place.

