
Sur un front saturé par les drones, la Russie a cherché à avancer en misant sur des unités réduites d'infiltration. © Studio graphique France Médias Monde
Une lente et douloureuse hémorragie plutôt qu'un coup fatal. Après quatre ans de guerre, les Russes ont adopté ce que les Ukrainiens ont appelé la tactique des "1 000 morsures" ou des "1 000 entailles".
"On a commencé à en entendre parler à l’été 2025", souligne Erik Stijnman, spécialiste des questions de sécurité militaire dans le cadre de la guerre russo-ukrainienne à l’institut néerlandais des relations internationales Clingendael.
Des mini-unités qui ont du mordant
Ces "1 000 entailles" révèlent "les sérieux problèmes de l’armée ukrainienne", écrivait l’agence de presse ukrainienne Unian en septembre. Cette "nouvelle" tactique permettra-t-elle de "briser les défenses ukrainiennes ?", s’interrogeait le même mois le Telegraf, site urkrainien d’information. Le terme a même été repris par Oleksandr Syrsky, le commandant en chef des armées ukrainiennes.
En réalité, il s’agit "d’une vieille tactique déjà utilisée par l’armée soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale" et adaptée à la réalité du conflit actuel, assure Veronika Hinman, spécialiste des relations internationales et de la Russie à l'université de Portsmouth.
Ces "1 000 morsures" sont infligées par de tout petits détachements qui réussissent à infiltrer les défenses ukrainiennes. Il s’agit "généralement de groupes de deux ou trois soldats censés échapper plus facilement à la vigilance des Ukrainiens", détaille Erik Stijnman. Ces groupes sont composés au maximum de dix combattants pour rester aussi discrets que possible tout en étant suffisamment nombreux pour que rien ne leur échappe.
Cette tactique a graduellement gagné en importance au fil de l’année 2025. Ces micro-unités "ont joué un rôle critique lors de la bataille de Pokrovsk", l’un des affrontements les plus intenses l’an passé, analyse l’Institut Atlas pour les affaires internationales, un cercle de réflexion nord-américain.
Tester et épuiser les défenses ukrainiennes
À partir d’octobre 2025, l’armée russe a multiplié les incursions derrière les lignes ukrainiennes à Pokrovsk grâce à ces petits groupes de combattants. "Morsures après morsures", l’armée ukrainienne a été obligée de reculer de plus en plus. C’est en grande partie cette tactique qui a permis à la Russie de revendiquer la prise de cette ville dans la région de Donetsk, même si, de leur côté, les Ukrainiens affirment encore en contrôler une partie.
Les Russes essaient de répliquer ce mode opératoire tout au long du front. "Le but est d’envoyer des éclaireurs en mission de reconnaissance pour tester les lignes de défense afin de trouver d’éventuelles failles où l’armée pourra ensuite envoyer des unités plus conséquentes pour tenter de créer des brèches", détaille Veronika Hinman.
Ces soldats emmènent avec eux des couvertures thermiques, des tentes et des vivres pour quelques jours. Ces unités sont censées être capables de s’implanter discrètement derrière la ligne de front pendant plusieurs jours pour mener à bien leur reconnaissance, souligne le Royal United Services Institute (Rusi) dans une analyse publiée en octobre 2025.
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Si, au cours de ces missions, ces soldats peuvent éliminer des défenseurs ukrainiens en plus, c’est encore mieux. "Même si statistiquement les Russes perdent davantage d’hommes que les Ukrainiens lors de ces opérations, ils sont capables d’absorber plus de pertes que leur adversaire", souligne Erik Stijnman.
Ces '1000 morsures' n’aboutissent pas forcément à des gains territoriaux pour les Russes. "Cette tactique illustre l’évolution de la mentalité de l’armée russe qui n’est plus de 'prendre une ville par jour'. Son objectif est de forcer les Ukrainiens à rester en alerte tout au long d’une ligne de défense qui s’étend sur plus de 1 000 kilomètres, ce qui est épuisant", résume Will Kingston-Cox, spécialiste de la Russie et de la guerre en Ukraine à l'International Team for the Study of Security (ITSS) Verona.
Cette approche "peut être perçue comme une tactique du pauvre pour une armée forcée de reconnaître qu’elle ne réussit pas à infliger de revers décisif à l’Ukraine", estime Erik Stijnman.
La raison en est "l’omniprésence des drones sur le front", explique Veronika Hinman. "Les grandes concentrations de troupes sont plus faciles à détecter par ces engins, puis à cibler avec des frappes d’artillerie", précise Will Kingston-Cox.
Une tactique pour faire durer la guerre
Pour lui, la tactique des "1 000 entailles" illustre parfaitement "les conditions du champ de bataille" en 2025. Dans cette guerre d’usure et d’attrition, ce mode opératoire "permet à la Russie de faire durer le conflit, ce qui est à son avantage", assure Erik Stijnman. Moscou estime pouvoir faire traîner la guerre jusqu'à sa victoire. Cette multiplication des incursions ponctuelles oblige à chaque fois les défenses ukrainiennes à réagir, ce qui draine peu à peu les réserves en munitions.
Cette tactique est aussi politiquement avantageuse pour Moscou. Dès l’été 2025, des photos ont montré des militaires agitant le drapeau en plein milieu de villages ukrainiens… donnant l'impression que la Russie avait pris possession de ces territoires.
En réalité, ces incursions russes ne durent pas et l’Ukraine n’a aucun mal à se débarrasser ensuite du drapeau russe resté sur place sans personne pour le défendre. Mais la photo permet "de donner l’impression que la Russie avance", note Erik Stijnman. "C’est un formidable outil de propagande", estime Veronika Hinman.
Dans le cadre des négociations pour la paix en Ukraine, ces images donnent l’impression que ce sont les Russes qui avancent et seraient donc en position de force.
Mais l’Ukraine a commencé à s’adapter. "Pour réduire les pertes humaines liées à ces incursions, l’armée ukrainienne utilise de plus en plus de solutions technologiques, telles que les drones terrestres le long de la ligne de défense", explique Erik Stijnman. En outre, "l’Ukraine a intensifié ses frappes en profondeur contre les installations militaires et énergétiques russes afin de rendre la guerre d’usure tout aussi douloureuse pour Moscou", note Will Kingston-Cox. Il n’empêche que toutes les "entailles" infligées par la Russie laissent des cicatrices sur l’effort de guerre ukrainien.
