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Parier sur l’actualité : l'ascension vertigineuse des "marchés prédictifs"
Les paris en ligne sur la chute de Nicolas Maduro au Venezuela ont mis en lumière l'essor spectaculaire des marchés prédictifs : des portails où les gens parient sur tout, des événements sportifs aux prochaines frappes militaires de l'administration Trump, en passant par la résurrection de Jésus. Si certains en tirent de juteux profits, d'autres s'inquiètent des répercussions humaines et géopolitiques dans le monde réel.
Des publicités de la société américaine Polymarket prédisent la victoire de Zohran Mamdani aux élections municipales de New York, en novembre 2025. © Olga Fedorova, AP

Seule une poignée de personnes dans le monde étaient au courant de ce qui allait se passait aux premières heures du 3 janvier au Venezuela : une opération militaire américaine top secrète, baptisée "Absolute Resolve". Menée par voie aérienne, terrestre et maritime, cette intervention de deux heures et vingt minutes a abouti à la capture du président Nicolas Maduro et de son épouse.

Pourtant, un indice de ce qui se tramait était apparu quelques heures plus tôt sur la plateforme en ligne Polymarket, un marché de prédiction basé sur de la cryptomonnaie, où des utilisateurs anonymes parient sur des événements du monde réel.

L'utilisateur 0x31a56e a ainsi misé 32 537 dollars (27 413 euros) sur le fait que Nicolas Maduro serait destitué avant la fin du mois de janvier, alors que les chances que cela se produise l'après-midi du 2 janvier n'étaient que de 6,5 %. À minuit, ses chances étaient passées à 11 % et elles ont encore augmenté juste avant l'exécution de l'opération. Ce pari au timing suspect a porté ses fruits : l'utilisateur anonyme a réalisé un bénéfice net de plus de 436 000 dollars en une seule nuit. Le compte a depuis disparu.

Cet incident étrange a propulsé le marché des prédictions en ligne, qui était en pleine croissance mais restait encore relativement confidentiel, sous les feux de la rampe. Sur ces plateformes, les utilisateurs peuvent parier sur l'issue d'une grande variété d'événements futurs, des plus courants (qui remportera le Super Bowl ?) aux plus étranges (Jésus va t-il ressusciter en 2026 ?).

Ces entreprises affirment qu'elles ne sont pas des portails de jeux d'argent, mais des marchés financiers légitimes, sorte d'hybride entre une bourse et une plateforme de cryptomonnaies, bien que certains organismes de surveillance ne soient pas de cet avis.

Anonymat garanti

Deux acteurs, Kalshi et Polymarket, ont dominé ce secteur ces dernières années, connaissant une croissance aussi fulgurante que discrète. Sur un volume total de 44 milliards de dollars sur les marchés prédictifs en 2025, Kalshi et Polymarket représentaient à eux deux 38 milliards de dollars.

Les transactions effectuées sur ces sites web ne doivent pas être confondues avec des sondages, insiste Shayne Coplan, le fondateur précoce de Polymarket, dans une interview accordée au magazine d'information américain 60 Minutes.

Shayne Coplan, qui a fondé la société en 2020 alors qu'il n'avait que 21 ans, affirme que Polymarket tente de prédire les résultats réels : "Vous gagnez de l'argent si vous avez raison. Vous perdez de l'argent si vous vous trompez. Et cela permet de créer des informations utiles pour les gens".

Parier sur l’actualité : l'ascension vertigineuse des "marchés prédictifs"
Shayne Coplan, fondateur et PDG de la plateforme de paris Polymarket, participe au State of Crypto Summit, à New York, le 12 juin 2025. © Richard Drew, AP

Certaines personnes ont tiré de juteux profits en effectuant des paris risqués. C'est le cas de l'utilisateur appelé "Domer" et qui apparaît dans le même reportage de 60 Minutes. Cet ancien joueur de poker professionnel s'est tourné vers Polymarket parce que c'était "plus excitant". Il a gagné plus de 100 000 dollars en prédisant l'élection d'un pape américain, et encore plus après avoir désigné JD Vance comme colistier de Donald Trump à la présidence. "Domer" a pris le contre-pied des pronostics, car il pensait que le président américain aimait les noms comportant une seul syllabe, car "il (Trump) est très porté sur le marketing".

Même des médias établis comme CNN et CNBC ont conclu des accords pour intégrer les marchés de prédiction Kalshi dans leur couverture médiatique. Cependant, ces sites de paris en ligne ne sont pas exempts de critiques. Polymarket, en particulier, a fait l'objet de controverses en raison de son architecture reposant sur la cryptomonnaie et la blockchain.

Les utilisateurs tels que 0x31a56e, qui a prédit la capture de Maduro, peuvent effectuer des transactions de manière anonyme, sans être tracés. Bien qu'un sacré coup de chance soit toujours possible, les analystes penchent plutôt vers des personnes disposant d'informations privilégiées. Mais sur ce genre de plateformes, impossible d'avoir le fin mot de l'histoire. 

C'est pour cette raison que dans la plupart des pays européens, où il faut respecter un ensemble de règles disparates, Polymarket n'est ni légal ni facilement accessible. Certains pays les considèrent comme des jeux d'argent, et ceux qui ne le font pas exigent tout de même une licence. Les régulateurs se montrent méfiants, et à juste titre. Sous Joe Biden, les marchés prédictifs étaient également fortement réglementés mais sous la présidence Trump, ces sites ont largement profité de la déréglementation du secteur.

"Privatisation des secrets d'États"

Les détracteurs de ces plateformes s'inquiètent d'une commercialisation des événements du monde réel en encourageant les gens à parier sur des événements politiques, militaires et diplomatiques.

La capture de Nicolas Maduro n'est qu'un exemple parmi d'autres de transactions douteuses effectuées sur les marchés prédictifs. Quelques heures avant l'annonce de l'attribution du prix Nobel de la paix à María Corina Machado, un utilisateur a misé des milliers de dollars en sa faveur : la probabilité d'une victoire de l'opposante vénézuélienne est passée en deux heures de 3,75 % à près de 73 %, un scénario qui a incité les autorités norvégiennes à ouvrir une enquête.

De même, début janvier, la porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, a mis fin à son briefing après 64 minutes et 30 secondes. Son départ précipité a laissé les traders perplexes, se demandant si Karoline Leavitt s'était délibérément arrêtée avant la barre des 65 minutes afin de réaliser un profit. Polymarket avait prédit à 98 % que le briefing durerait plus de 65 minutes.

Selon Alex Goldenberg, analyste du renseignement et chercheur au Miller Center de l'université Rutgers, les signaux sont clairs. "Dans tous ces cas, un schéma cohérent se dessine : de nouveaux comptes sans historique de trading prennent des positions très tranchées et peu probables quelques heures avant que ces événements ne se produisent. Il ne s'agit pas de mouvements graduels du marché reflétant l'évolution des informations publiques. Ils portent la marque caractéristique du délit d'initié sur les marchés financiers traditionnels".

L'objectif de ces marchés prédictifs est de récompenser les personnes disposant d'informations de qualité supérieure, c'est-à-dire celles qui collectent les bonnes données et les analysent avec précision. S'il n'y a rien de mal à cela a priori, la frontière entre analyse et information privilégiée reste très mince, indique l'expert.

"Appliquez cette logique à des domaines régis par le secret défense : opérations militaires, actions secrètes, négociations diplomatiques. Dans ces domaines, les "informations privilégiées" signifient l'accès à des connaissances classifiées ou non publiques. L'architecture de la plateforme ne fait pas la distinction entre un analyste bien informé et une personne disposant d'une habilitation de sécurité qui vient de sortir d'une réunion d'information", explique Alex Goldenberg.

Parier sur l’actualité : l'ascension vertigineuse des "marchés prédictifs"
Le site web du marché prédictif Polymarket s'affiche sur un écran d'ordinateur le 9 janvier 2026, à Philadelphie. © Wally Santana, AP

L'opacité qui entoure les marchés prédictifs peut également poser de sérieux problèmes pour la sécurité nationale.

Un compte, initialement nommé RicoSauve666 puis Rundeep, a parié sur plusieurs opérations liées à l'action militaire israélienne avec des résultats extrêmement cohérents. Les Forces de défense israéliennes et l'Agence de sécurité israélienne (Shin Bet) ont finalement ouvert une enquête sur cet utilisateur.

"Les transactions à forte conviction et faible probabilité que nous avons observées avant l'opération au Venezuela et les frappes israéliennes portent la marque de quelqu'un ayant accès à des informations et qui les monétise", décrit Alex Goldenberg. "C'est de la privatisation de secrets d'État. Les diplomates, les militaires, les analystes du renseignement, les sous-traitants et toute personne travaillant dans le domaine de la sécurité nationale ont désormais la possibilité de monétiser des informations sensibles non publiques à des fins personnelles".

Une famille Trump "favorable" aux cryptos

Et des biais dangereux peuvent apparaître lorsqu'un résultat est présumé joué d'avance. Alex Goldenberg évoque une hypothèse : "Supposons que les États-Unis s'apprêtent à mener une opération contre l'Iran et que plusieurs paris à forte conviction et faible probabilité apparaissent soudainement sur un marché de prédiction indiquant que cela va se produire demain. Vous avez potentiellement donné à un adversaire un préavis d'opération par le biais d'une activité de marché visible publiquement".

"Un adversaire qui mise gros sur des résultats militaires bien précis peut aussi créer une situation où l'on se demande si quelqu'un sait quelque chose. Cela suffit à semer la confusion et à fausser la prise de décision", conclut l'expert.

Ce risque est bien plus important sur les plateformes utilisant les cryptomonnaies telles que Polymarket, où les transactions s'effectuent de manière anonyme, souvent dans des juridictions offshore.

"Qui mène l'enquête ? Quelle juridiction est compétente ?", s'interroge Alex Goldenberg. "Aujourd'hui, les coupables ne peuvent pas être arrêtés. Plusieurs pays, dont la France, ont déjà conclu que ces plateformes ne pouvaient pas être réglementées de manière adéquate et les ont purement et simplement interdites".

Il y a également la question importante de savoir qui gère le marché lui-même : le fils du président américain, Donald Trump Jr., est conseiller à la fois de Kalshi et de Polymarket. Sa société de capital-risque 1789 a investi un montant non divulgué "de plusieurs dizaines de millions de dollars" dans Polymarket en 2025.

Son fondateur voit cela d'un œil positif : "Cette administration est très favorable à l'innovation, à la cryptomonnaie et à Polymarket, ce qui est formidable... Je suis un jeune entrepreneur. Si je peux compter sur des personnes qui croient en ce que je fais, qui comprennent le fonctionnement de la politique et qui peuvent m'aider... il n'y a rien de mal à cela".

Par ailleurs, Trump Media and Technology Group, propriétaire de la plateforme de médias sociaux du président, Truth Social, a annoncé le lancement de sa propre plateforme, Truth Predict.

"Cela change fondamentalement le discours civique. Au lieu de nous demander "devons-nous frapper", ce qui est une question morale et stratégique, nous nous demandons "quelles sont les chances que nous frappions", estime Alex Goldenberg. "Nous avons pris des événements ayant des conséquences humaines réelles et les avons transformés en instruments financiers comme les autres. Cette normalisation mérite qu'on y prête attention".

Article adapté de l'anglais par Grégoire Sauvage. L'original est à retrouver ici.