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Santé mentale en Israël : mal-être d'une société post 7-Octobre
L'État hébreu constate une nette détérioration de la santé mentale des Israéliens. En cause, les répercussions internes de la guerre de Gaza, la plus longue menée par le pays. Décryptage.
Des femmes enveloppées dans des drapeaux israéliens se tiennent devant une horloge comptant les jours écoulés depuis l'attaque meurtrière du Hamas du 7 octobre 2023, sur la "place des otages" à Tel Aviv, en Israël, le 14 octobre 2025, après la libération des otages suite à l'entrée en vigueur d'un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas. © Stoyan Nenov, Reuters

Des maux invisibles angoissent la société israélienne. Les consultations liées à des troubles de santé mentale ont massivement augmenté depuis les massacres du 7 octobre 2023 et la guerre à Gaza, annonçait, mardi, le ministère israélien de la santé.

En 2025, plus de 4 % de la population a frappé à la porte des instituts nationaux de santé mentale. Une augmentation de + 30 % par rapport à 2022, + 50 % en prenant en compte les initiatives locales de prise en charge, relève le site d'information "Zman Yisraël"

Les maux d'une société en guerre

La société israélienne est aussi une des plus grandes consommatrices d'opioïdes au monde. Un Israélien sur quatre consommait des substances addictives en 2024, 15 % de plus qu'avant le 7- Octobre. 

Et la réalité dépasse de loin les chiffres officiels, estime Guy Poran, ancien officier de l'armée de l'air. "On trouve des problèmes de santé mentale dans presque toutes les familles, surtout chez les enfants".

Leurs parents ne semblent pas en reste. En 2024, le nombre de divorces - 11 542 - flirtait avec les records de l'époque Covid-19. 

Depuis sa naissance, le 14 mai 1948, le jeune État a vécu de multiples confrontations armées avec ses voisins arabes.

Mais la guerre débutée le 7 octobre 2023 - officiellement achevée par un cessez-le-feu 10 octobre 2025 - est la plus longue de son histoire. La plus meurtrière aussi, plusieurs centaines de soldats sont morts.

Beaucoup sont revenus à leur vie civile en état de stress post-traumatique note Claudia Kogan, psychologue : frayeurs chroniques, pensées lancinantes, souvenirs du champ de bataille.

"Je rencontre des gens hantés par ce qu'ils ont fait ou ce qu'ils n'ont pas fait. Qui éprouvent un indicible sentiment de culpabilité ou de honte. Qui ont l'impression qu'ils ne peuvent plus faire partie de l'espèce humaine".

Plusieurs dizaines de soldats israéliens ont mis fin à leurs jours

Ce malaise dépasse les sphères combattantes, note la psychologue. Le spectre d'une nouvelle confrontation avec le régime iranien amène la peur dans les grandes villes d'Israël, note Claudia Kogan.

Dès les premiers mois de la guerre, des dizaines de milliers de personnes ont été déplacées dans les régions proches de Gaza, au Sud, ainsi que dans les zones visées par les tirs du Hezbollah libanais, au nord.

"Certains kibboutzim ne sont toujours pas réhabilités. Des familles errent encore, ayant perdu leur maison, leur communauté", constate la praticienne.

La société israélienne souffre d'une accumulation de tensions, résume Guy Poran : "Images du 7-Octobre, surmobilisation des réservistes, familles endeuillées, menaces régionales, instabilité économique, instabilité politique, conflits internes entre ceux qui soutiennent le gouvernement et ceux qui le haïssent".

"J'ai 70 ans : je n'ai jamais vécu une situation aussi explosive". Cet ancien pilote d'hélicoptère de l'armée israélienne est devenu une figure emblématique de l'opposition à la poursuite de la guerre de Gaza.

"La détresse gazaouie est incommensurable"

Le consensus autour de cette guerre - et des sacrifices consentis - n'a duré que quelques mois, estime Guy Poran : "La moitié de la population l'a ensuite jugée inutile, et politiquement motivée".

Celle-ci a causé la mort de 71 500 Gazaouis. Ce chiffre est confirmé - pour la première fois - par l'armée israélienne, vendredi 30 janvier.

De Gaza, Claudia Kogan reçoit les échos de consœurs et confrères palestiniens y exerçant. "La détresse des Gazaouis est incommensurable".

Mais si une partie de la société est touchée par la souffrance palestinienne, ces Israéliens demeurent minoritaires, assure Guy Poran : "La majorité s'insurge des maux économiques et sociétaux que la guerre suscite pour les Israéliens eux-mêmes".

Hypertension, carence de compassion

La "nation en armes" souffrirait-elle d'une carence d'empathie ?

Des gens continuent de s'investir pour autrui, nuance Claudia Kogan, "mais quand une société est sous tension comme la nôtre, elle est effectivement moins ouverte à la souffrance d'autrui, moins encline à l'empathie".

D'autant que "le traumatisme du 7-Octobre a réveillé chez certains d'autres traumatismes", constate la psychologue. Environ 110 000 rescapés de la Shoah vivent encore en Israël.

Dans son cabinet de Tel-Aviv, viennent la consulter des survivants du 7-Octobre, ou d'anciens soldats, parfois gagnés par la haine. "Mais en tant que psychothérapeute, mon rôle est tout d'abord d'être là, de m'ouvrir à la souffrance de mon interlocuteur".

Et ce travail débouche - parfois - sur une nouvelle aptitude, conclut Claudia Kogan : "Celle qui consiste à voir l'ennemi comme un autre être humain".