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Entre le Groenland et le Danemark, un mariage de raison qui tient face aux visées de Trump
Rejetées par le gouvernement danois et les autorités groenlandaises, les velléités américaines de prise de contrôle du Groenland ont cependant ravivé des tensions latentes entre le Danemark et le territoire autonome : passé colonial, divergences sur l'indépendance… Les contentieux ne manquent pas mais la solidité du lien tient bon entre Copenhague et Nuuk, la capitale du Groenland.
Une vue de la ville de Nuuk, au Groenland, le 14 janvier 2026. © Evgeniy Maloletka, AP

"Nous faisons bloc" avec le Danemark. Alors que des dirigeants danois et du Groenland se sont rendus mercredi 14 janvier à la Maison-Blanche pour une rencontre sous haute tension avec le vice-président américain J.D. Vance, le Premier ministre groenlandais, Jens-Frederik Nielsen, a rappelé l'évidence : pas question d'enterrer 300 ans d'histoire commune sous la pression de l'administration Trump.

"Si nous devons choisir entre les États-Unis et le Danemark là maintenant, nous choisissons le Danemark", avait-il également indiqué la veille

Face aux visées impérialistes de Donald Trump, qui convoite depuis 2019 ce territoire situé au nord-est du Canada, Nuuk et Copenhague affichent un front uni. Cependant, les déclarations tonitruantes du président américain ont aussi réveillé les velléités indépendantistes sur fond de révélation sur le passé colonial.

"Il y a beaucoup de ressentiment lié à l'histoire coloniale avec le Danemark. On peut trouver des frustrations dans tout le spectre politique groenlandais. Tout le monde pense que le colonialisme était fondamentalement injuste, mais les opinions divergent quant à l'avenir et aux relations avec Copenhague", résume l’historienne Astrid Nonbo Andersen, chercheuse à l’Institut danois d’études internationales (DIIS). 

Une modernisation à marche forcée

Ancienne colonie, le Groenland a été intégré au royaume du Danemark en 1721. Après la Seconde Guerre mondiale, se développe une politique dite de "danisation" qui consiste à effacer la culture inuite traditionnelle, sa langue et ses traditions pour implanter une culture danoise. C'est le début d'une modernisation à marche forcée de l'île pendant laquelle les habitants sont contraints de quitter leurs villages pour s'installer dans des centres urbains tandis qu'un début d'industrialisation se met en place.

Au Danemark, le narratif d'une colonisation sans contraintes et d'une mission civilisatrice et humanitaire va longtemps imprégner l'inconscient collectif. "Ce narratif très ancré vient notamment du fait qu'il n'y a jamais eu l'armée, d'esclavagisme ou de guerre d'indépendance", explique Pia Bailleul, anthropologue rattachée au Fonds de recherche Bruno Latour à Sciences Po.

"À l'époque, les élites groenlandaises, des familles mixtes qui vivent dans une bulle de privilèges, soutenaient elles-mêmes cette politique de 'danisation'. Il faudra attendre une nouvelle génération de politiques groenlandais pour voir apparaître des revendications sur le droit à la terre et à une identité unique qui n'est ni danoise ni scandinave", conclut l'experte.

Car derrière le vernis de la modernisation se cache une part sombre faite de racisme et de paternalisme longtemps ignorée par l'opinion publique danoise : adoptions forcées, placement d'enfants groenlandais, discriminations… ces dernières années ont été marquées par une série de scandales qui ont durablement affecté les relations entre les deux territoires. 

Mea culpa danois

Parmi les dossiers les plus sensibles, celui de la stérilisation forcée de milliers de femmes inuites entre 1960 et le début des années 1990. "Une affaire des stérilets" mise au jour en 2017 seulement, grâce au témoignage de Naja Lyberth, à qui un médecin danois a posé un appareil contraceptif alors qu’elle n’avait que 14 ans. 

Sous prétexte de libération sexuelle, il s'agissait en réalité de faire baisser la natalité des autochtones, qui sera divisée par deux en quelques années. Selon un rapport d'historiens, plus de 4 000 femmes inuites ont été concernées par ces campagnes de stérilisation forcées qui ont causé des dommages psychologiques et physiques irréversibles aux victimes.

Face à ces révélations, le gouvernement danois, qui a souvent tergiversé face aux revendications des Groenlandais, a fait le choix d'apaiser des tensions en reconnaissant sa responsabilité, ouvrant la voie à des indemnisations.

"Le Danemark s'est récemment davantage concentré sur l'histoire coloniale avec une prise de conscience progressive qu'il fallait mieux écouter les revendications des Groenlandais", note Astrid Nonbo Andersen, rappelant que dès 2013 Nuuk et Copenhague ont convenu de la création d'une commission de réconciliation.

Au-delà du contexte des pressions américaines, "il y a une vraie sincérité historique" dans ce repentir, confirme Pia Bailleul. "L'attitude de la Première ministre du Danemark, Mette Frederiksen, s'inscrit dans ce mouvement de collaboration qui correspond aussi à l'orientation politique du gouvernement de coalition groenlandais, tenu par le parti des Démocrates, en place depuis 2021".

Reste les frustrations d'un territoire autonome confronté à une multitude de défis sociaux : prix de l'immobilier en forte hausse, vieillissement de la population, pauvreté, alcoolisme… L'île a également la particularité d'avoir l'un des taux de suicide les plus élevés au monde : 81 pour 100 000 habitants, contre seulement 10,8 au Danemark.

Des liens "intimes"

Cependant, Donald Trump n'est pas parvenu à capitaliser sur le ressentiment d'une partie des Groenlandais vis-à-vis de Copenhague. Malgré la voie tracée depuis 2009 vers l'indépendance, et la signature d'un traité d'autonomie renforcée, la tutelle du Danemark reste prépondérante. 

Copenhague conserve des prérogatives essentielles, notamment en matière de défense, de politique étrangère et de justice. Le Danemark assure également une subvention annuelle représentant près de 60 % du budget groenlandais, soit en moyenne 4 milliards de couronnes danoises par an (environ 535 millions d’euros). Un soutien financier qui alimente à la fois la stabilité économique du territoire dont l'économie reste peu diversifiée malgré des efforts en ce sens et un sentiment de dépendance persistante.

Pour gagner en liberté sur le front économique, le Groenland cherche à renforcer sa filière halieutique, première ressource du territoire, mais aussi à développer le tourisme et le secteur énergétique.

Entre le Groenland et le Danemark, un mariage de raison qui tient face aux visées de Trump
Un homme découpe de la viande de phoque au marché de Nuuk, au Groenland, le 14 janvier 2026. © Evgeniy Maloletka, AP

"Le fonctionnement du pays est très lié au Danemark. Il y a des accords spécifiques avec les écoles, les universités danoises. Il faut aussi comprendre qu'au Groenland, tout le monde a de la famille danoise ou née au Danemark ou alors possède une maison là-bas. La vie des Groenlandais est liée au Danemark de manière intime", affirme Pia Bailleul.

Donald Trump a beau répéter que Washington "a besoin du Groenland" pour assurer sa sécurité, "on ne peut pas facilement couper les liens éducatifs, familiaux et économiques qui existent entre le Groenland et le Danemark", estime Astrid Nonbo Andersen.

Loin d'avoir poussé les Groenlandais dans les bras américains, l'agitation du locataire de la Maison Blanche semble surtout avoir renforcé le mariage de raison entre Nuuk et Copenhague, qui vient d'annoncer l'envoi de renforts de l'armée dans le territoire autonome et obtenu de plusieurs pays européens la mise sur pied d'une mission militaire.

Si les Groenlandais ont clairement fait le choix du Danemark et de l'UE dans ce contexte troublé, les aspirations à moyen terme des habitants de l'île restent intactes. 

"Nous ne voulons pas être Américains, nous ne voulons pas être Danois, nous voulons être Groenlandais", ont rappelé les dirigeants des cinq partis groenlandais représentés au Parlement local – les quatre prenant part au gouvernement ainsi que le parti d'opposition, qui est lui favorable à une indépendance rapide. "L'avenir du Groenland doit être décidé par le peuple groenlandais."