
Le dirigeant vénézuélien, Nicolas Maduro, et le président chinois, Xi Jinping, en 2023 lors d'une visite d'État en Chine. © Ding Lin, AP
C’est un extrait de la télévision chinoise qui fait beaucoup jaser. Il est issu d’un reportage diffusé le 19 décembre 2025 par la CCTVT, la télévision d'État chinoise, et consacré aux “wargames”, ces simulations d’affrontements militaires que les armées effectuent régulièrement en guise d’entraînement.
Comme souvent avec ce type de “jeux” de guerre en Chine, il était surtout question de Taïwan… sauf qu’un passage montre un scénario d'affrontement en Amérique latine, où des militaires chinois sont penchés sur une carte d'une zone autour de Cuba, qui englobe des pays comme la Colombie, le Mexique ou encore le Venezuela. Des pions “bleus” - représentant l’ennemi - y étaient disposés face à des pions rouges chinois.
Wargames en Amérique latine
C’est la première fois que ce théâtre d’opération est montré à la télévision chinoise comme une potentielle zone de conflit pour l’armée. De quoi donner l’impression que les intérêts chinois dans cette région, très loin de la sphère d’influence asiatique traditionnelle de Pékin, mériteraient d’être défendus, y compris par la force.
C’est ainsi que cet extrait, qui circule de plus en plus sur les réseaux sociaux ces derniers jours, a été présenté par certaines publications après la “capture” du dirigeant vénézuélien, Nicolas Maduro, par les États-Unis.
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Il faut dire que la chute du dirigeant chaviste au Venezuela, le pays “d’Amérique latine où la Chine a le plus investi”, représente une onde choc, souligne Amalendu Misra, spécialiste des relations internationales des pays du Sud global à Lancaster.
Entre 2000 et aujourd’hui, la Chine a prêté plus de 100 milliards de dollars au Venezuela. “C’est près de 39 % de tous les crédits alloués par Pékin à cette région”, insiste Amalendu Misra.
Historiquement, c’est “le Venezuela, idéologiquement proche de Pékin, qui a servi de porte d’entrée à la Chine pour commencer à gagner en influence en Amérique latine à une époque où les États-Unis avaient une politique moins agressive dans cette région”, poursuit cet expert.
En 2006, Hugo Chavez, alors président du Venezuela, vantait les accords passés avec la Chine en qualifiant le pays de “grande muraille contre l’hégémonie” nord-américaine dans la région.
Une montagne de dettes impayées
Les bonnes relations entre Pékin et le régime chaviste ont survécu à la mort de son fondateur en 2013. Ironiquement, l’une des dernières personnes que Nicolas Maduro a vue quelques heures avant d’être capturé par les forces américaines n'était autre que l’envoyé spécial de la Chine au Venezuela, Qiu Xiaoqi, venu réaffirmer la solidité des liens entre les deux pays.
C’est le devenir de ces 100 milliards de dollars qui doit tracasser les dirigeants chinois désormais. Une grande partie a déjà été remboursée en matières premières. “Le Venezuela est un exemple du modèle Angola, c’est-à-dire ces pays auxquels la Chine prête de l’argent pour être payée en retour en pétrole”, souligne Mario Esteban, directeur du Centre d’études sur l’Asie de l’Est à l’université autonome de Madrid, qui a travaillé sur les relations entre la Chine et l’Amérique latine.
Si les données précises ne sont pas publiques, une estimation faite par Beyond Horizon, un centre de recherche stratégique belge, estime que Caracas devait encore fin 2025 plus de 12 milliards de dollars à Pékin.
“Il est évident que la Chine devra avoir une place à la table des négociations pour savoir dans quel ordre les créanciers du Venezuela vont être remboursés, et comment”, assure Günther Maihold, spécialiste de l'Amérique latine à l’université libre de Berlin.
Donald Trump a assuré que les compagnies pétrolières américaines pourront continuer à vendre du pétrole vénézuélien y compris à la Chine, lorsqu’elles auront remis le secteur pétrolier du pays sur pied. Mais “il n’est pas dit que Pékin voudra payer des entités américaines pour son pétrole”, estime Carlotta Rinaudo, spécialiste de la Chine à l'International Team for the Study of Security (ITSS) Verona.
Pékin avait aussi des vues sur les ressources encore inexploitées d'hydrocarbures, et d’autres matières premières comme l’or. Le géant chinois China National Petroleum Corporation, par exemple, a établi plusieurs coentreprises avec des sociétés locales pour explorer les sous-sols vénézuéliens.
Des ressources qui aiguisent sans doute aussi l’appétit de Donald Trump. Le Venezuela dispose, en effet, des plus importantes réserves non exploitées de pétrole et d’or au monde. Les États-Unis n’auront probablement aucune envie de partager ce gâteau avec leur grand rival chinois et l’accès à ces richesses sera probablement l’objet “d’une compétition féroce à venir entre les deux pays”, estime Carlotta Rinaudo.
Au delà de ces enjeux pétroliers, la coopération sino-vénézuélienne a aussi permis à la Chine de construire des infrastructures sur place entraînant l’installation d’environ 400 000 chinois au Venezuela, essentiellement dans le domaine de la restauration.
Marges de manœuvre limitées
Que va-t-il advenir de toute la technologie chinoise déployée dans les infrastructures et de ces ressortissants chinois ? Selon les experts interrogés par France 24, Pékin peut craindre le pire car l'opération menée par les États-Unis au Venezuela représente la mise en œuvre la plus agressive de la doctrine Monroe - à savoir, l'ambition états-unienne de débarrasser l’Amérique latine de toute influence étrangère - adaptée à l’ère trumpienne. Le secrétaire d’État Marco Rubio a d’ailleurs déclaré, après la capture de Nicolas Maduro, qu’il ne voulait pas de présence russe, iranienne ou chinoise dans le pays.
Le Venezuela risque, en outre, de n’être que le début des mésaventures chinoises en Amérique latine à l’ère de Donald Trump, le président américain ayant commencé à faire pression sur le Mexique, la Colombie et Cuba.
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Faire pression sur eux peut être “une manière de les inciter à ne pas faire affaire avec la Chine”, note Mario Esteban. Pour Pékin, “c’est surtout important dans le cas du Mexique car la Colombie et Cuba sont économiquement insignifiants pour la Chine”, ajoute cet expert.
Les Chinois “ont investi dans tous les ports mexicains et ont construit bon nombre de nouvelles routes”, souligne Amalendu Misra. Les Mexicains achètent également “beaucoup de pièces détachées pour la fabrication de voitures et camions, exportés ensuite vers les États-Unis”, précise Günther Maihold.
La Chine va-t-elle se laisser faire ? La capture de Nicolas Maduro était une manière pour Washington de suggérer aux autres pays que la Chine ne peut pas les protéger s’ils optent pour Pékin plutôt que Washington, selon les experts interrogés par France 24. “Les défenses antiaériennes fournies par la Chine n’ont servi à rien”, souligne Amalendu Misra. “C’était aussi un échec du renseignement chinois qui n’a, semble-t-il, rien vu venir”, ajoute Carlotta Rinaudo.
Il faut dire que les marges de manœuvre chinoises pour s’opposer à l’intimidation made in Donald Trump sont limitées. L’option militaire, suggérée par le reportage sur les “wargames” diffusé sur CCTV, “n’est pas sérieuse, c’est trop loin pour la Chine”, assure Mario Esteban.
Pour lui, “ce reportage était surtout destiné à un public domestique afin de leur démontrer que dorénavant la Chine pensait comme une puissance militaire globale capable de se projeter partout, même en Amérique latine”.
“L’option la plus agressive pour la Chine pour s’opposer aux États-Unis serait le recours à des cyberattaques”, estime Mario Esteban. Le plus probable, à son avis, est que Pékin entame une vaste opération de charme diplomatique. “Les Chinois savent que cela va réveiller dans les pays d’Amérique latine le souvenir de l’interventionnisme des États-Unis. Pékin va multiplier les déclarations insistant sur le respect de la souveraineté nationale et du droit international”, résume Mario Esteban. Suffisant pour intimider Donald Trump ?
