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La merveilleuse année de Laura Loomer, figure complotiste proche de Donald Trump
La blogueuse d’extrême droite Laura Loomer s’est imposée en 2025 comme une voix influente dans la sphère MAGA. Accréditée au Pentagone et écoutée par Donald Trump, elle serait à la source de plusieurs licenciements au sein de l'administration, illustrant la perméabilité de la Maison Blanche aux pressions des influenceurs.
Laura Loomer arrive à l'aéroport international de Philadelphie, le 10 septembre 2024, aux États-Unis. © Chris Szagola, AP

Obtenir une accréditation au Pentagone est l’un des privilèges les plus convoités du journalisme américain. Un gage de sérieux, historiquement réservé aux reporters confirmés des grands médias nationaux. Mais depuis son retour à la Maison Blanche, Donald Trump a engagé une reprise en main méthodique des relations entre le pouvoir et la presse, dans un climat de règlement de comptes assumé.

Le 15 octobre 2025, des dizaines de journalistes issus des médias traditionnels ont été contraints de faire leurs cartons et de rendre leurs badges, ou de signer un document ultra-restrictif de 21 pages encadrant drastiquement leurs conditions de travail. Une décision motivée, selon l’administration républicaine, par la nécessité de "rééquilibrer" la couverture médiatique après une campagne présidentielle jugée hostile.

Les places laissées vacantes ont rapidement été attribuées à des figures issues de l’écosystème médiatique pro-Trump. Parmi elles, Matt Gaetz, ex-présentateur sur une chaîne conservatrice et ancien élu républicain, forcé quelques mois plus tôt de renoncer au poste de ministre de la Justice sur fond d’accusations de trafic sexuel, ou encore Lindell TV, média ouvertement complotiste.

Dans cette liste figurait aussi un nom qui, à lui seul, suscite aujourd’hui l’inquiétude jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir : Laura Loomer.

À 32 ans, cette influenceuse ne compte aucun article publié dans un média reconnu par la profession. En revanche, elle revendique des milliers de billets de blog, des dizaines de milliers de messages sur X (ex-Twitter) et une série de “scoops” plus ou moins étayés, souvent relayés avant d’être démentis, parfois après avoir produit leurs effets.

Née dans une famille juive de l'Arizona, Laura Loomer émerge dans l’univers politique américain au milieu des années 2010, dans la Floride de la campagne présidentielle de Donald Trump. Si elle fréquente des personnalités issues de l’ultradroite, elle ne bascule jamais vers les néonazis ou l’extrême droite ouvertement antisémite. La jeune femme se radicalise toutefois aux côtés du “pape du complotisme américain” Alex Jones qui lui ouvre les colonnes de son site web conspirationniste Infowars. 

Une entrée en politique ratée

Laura Loomer se fait connaître grâce à des publications sur les réseaux sociaux où elle dénonce un “complot” du 11-Septembre et multiplie les fake news qui lui valent d’être bannie de plusieurs plateformes dont Facebook, Twitter (avant d'être réautorisée après son rachat par Elon Musk en 2022) et Instagram. 

Forte de sa notoriété en ligne, la jeune femme se lance ensuite en politique, espérant une victoire facile. Loomer subit une première défaite humiliante en novembre 2020, ne parvenant pas à récolter plus de 40 % des suffrages face à la Représentante sortante du 21e district de Floride, la démocrate Lois Frankel. La blogueuse passe à nouveau sous les fourches caudines en 2022 dès le stade des primaires républicaines, dans un autre district. Cela ne l’empêche pas d’être repérée par Donald Trump en 2023, qui prépare sa campagne présidentielle et a bien compris l’intérêt d’avoir l’influenceuse dans sa poche. 

"Son positionnement idéologique est intelligent : elle se situe entre le pouvoir et l’alt-right, dans cette zone parfois qualifiée d’alt-lite où évoluent des figures comme Steve Bannon", décrypte Pierre Mourier, qui a soutenu cette année une thèse sur les relations entre l’ultra-droite américaine et le Parti républicain.

"Il y a dans ces sphères une prime à la radicalité : c’est celui qui aura l’humour le plus crasse ou les propos les plus violents qui sortira vainqueur”, continue l’américaniste.   

Et Laura Loomer excelle lorsqu’il s’agit d’aller toujours plus loin dans l’outrance. “La Maison Blanche sentirait le curry et les discours seraient faits via un call center si Kamala Harris gagnait”, lance-t-elle ainsi en septembre 2024 en référence aux origines indiennes de la candidate démocrate à la présidentielle américaine. 

Avec ses près de 2 millions d’abonnés sur X, Loomer a aussi largement contribué à diffuser la fake news selon laquelle les Haïtiens de la ville de Springfield dans l’Ohio mangeaient les animaux domestiques. Dans son émission Loomer Unleashed (Loomer déchaînée), elle va jusqu’à dire que les “Haïtiens mangent des gens. Ce sont des cannibales”. 

Des propos qui n’ont pas refroidi les relations entre cette blogueuse et la Maison Blanche, au contraire. Malgré son absence de légitimité journalistique ou politique, Laura Loomer est connue pour “avoir l’oreille” de Donald Trump, qui s’est à plusieurs reprises appuyé sur ses accusations.

Faire tomber des têtes

En avril 2025, elle présente ainsi au président ses “recherches” visant Alex Wong, adjoint du conseiller à la sécurité nationale Mike Waltz. Elle l’accuse d’avoir organisé une fuite d’informations classifiées dans une conversation sur la messagerie Signal à laquelle un journaliste aurait eu accès, y voyant une opération destinée à servir les intérêts de la Chine.

Sans attendre les conclusions d’une enquête approfondie, Donald Trump ordonne le licenciement de six hauts responsables de la NSA proches de Waltz, avant d’obtenir, quelques semaines plus tard, le départ de ce dernier et celui de d'Alex Wong. En privé, plusieurs sources de la Maison Blanche évoquent un climat de peur alimenté par Laura Loomer, dont les accusations, même fragiles, suffisent à déclencher des tempêtes politiques.

En juillet 2025, l'influenceuse obtient cette fois l'annulation de l'embauche de Jen Easterly à la prestigieuse académie militaire West Point. Laura Loomer avait publiquement estimé que l'embauche de l'ancienne directrice de l'Agence de cybersécurité américaine était "épouvantable". Elle estimait alors qu'il y avait des "taupes" au sein même du ministère de la Défense américain, ne supportant pas qu'une personne nommée sous la présidence de Joe Biden puisse obtenir un poste stratégique sous le mandat de Donald Trump.

La militante se revendiquant “fière islamophobe” réitère la manœuvre en août 2025, cette fois dans le champ de la politique étrangère. Elle mène une campagne virulente contre un programme humanitaire visant à accorder des visas temporaires à des enfants palestiniens de Gaza devant être hospitalisés aux États-Unis. Elle dénonce une prétendue “invasion islamique” et un “risque majeur pour la sécurité intérieure”. Sous la pression, le secrétaire d’État Marco Rubio annonce mettre un terme à cette politique de visa pour les Gazaouis.

Une "cour" présidentielle soigneusement orchestrée

Donald Trump lui-même n’a jamais caché son admiration, louant à plusieurs reprises sa “loyauté inébranlable” et la qualifiant de “patriote formidable” lors d’événements privés à Mar-a-Lago, où elle est devenue une invitée régulière.

“Il y a un phénomène de cour à la Maison Blanche, une course à l'échalote pour être le mieux placé auprès de Trump. On peut aujourd'hui considérer que ces influenceurs tiennent le mouvement MAGA par petits bouts, chacun ayant sa chapelle dans une logique très protestante”, décrypte le doctorant Pierre Mourier. 

Pour autant, l’influence de Laura Loomer a ses limites. Si elle jouit d’un accès direct à Donald Trump et peut faire trembler les hauts fonctionnaires, elle ne décide pas qui franchit les portes du Bureau ovale. La Maison Blanche, dont le protocole est tenu d'une main de fer par Suzie Wiles, la cheffe de cabinet, aurait ainsi bloqué l’accréditation de la blogueuse, l’estimant trop instable voire ingérable. "Je préfère être crainte qu'aimée", réagissait alors la jeune femme. "Je n'ai pas besoin d'être aimée par ceux qui travaillent à Washington DC". Une restriction qui pourrait expliquer pourquoi Laura Loomer s’est installée au Pentagone, un espace stratégique mais moins exposé que les salons feutrés de la présidence.