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"Opération Kapoustine" : succès du maître espion ukrainien Boudanov qui trollait Poutine
Une semaine après l'annonce de sa mort, Denis Kapoustine, chef d’une milice de Russes pro-ukrainiens, est réapparu à la télévision. C’est le dernier succès de Kyrylo Boudanov, chef du renseignement militaire ukrainien, connu pour troller les espions russes et Poutine. Un succès qui a contribué à en faire le nouveau bras droit de Volodymyr Zelensky.
Denis Kaspoutine (à gauche), le chef de la milice anti-Poutine du Corps des volontaires russes, dont la mort avait été annoncé il y a une semaine apparaît bien en vie aux côtés de Kyrylo Boudanov, responsable du renseignement militaire ukrainien. © Capture d'écran Telegram

"Bon retour parmi les vivants !". C’est ainsi que Kyrylo Boudanov, directeur des services ukrainiens de renseignements militaires (GUR), s’est adressé, jeudi 1ᵉʳ janvier, au très controversé Denis Kapoustine, chef du Corps des volontaires russes, que tout le monde croyait mort depuis près d’une semaine.

Et pour cause : les espions ukrainiens se sont donné beaucoup de mal pour faire croire à son décès, annoncé par le Corps des volontaires russes le 27 décembre. "C’était très bien fait. À tel point que même les médias russes d’opposition et les médias ukrainiens y ont cru", souligne Peter Schrijver, lieutenant-colonel de l’armée néerlandaise et spécialiste des questions de sécurité en Europe de l’est à l’Académie de défense des Pays-Bas.

Denis Kapoustine, la "résurrection" du néonazi russe

Denis Kapoustine – militant ultranationaliste russe, souvent décrit comme néonazi – était censé avoir été tué lors d’une opération militaire dans la région de Zaporijjia. Ses miliciens du Corps des volontaires russes combattent aux côtés des Ukrainiens pour faire "tomber le régime de Vladimir Poutine" perçu comme un obstacle à l’idée de "pureté" de la nation russe défendue par Denis Kapoustine.

"La préparation de l'opération a pris un mois", a souligné Kyrylo Boudanov, qui a été nommé chef du cabinet présidentiel vendredi 2 janvier.  "Ce n’est en effet pas simple de faire croire à la mort d’une personne dans un environnement médiatique aussi saturé d’observateurs indépendants", souligne Peter Schrijver. C’est d’autant plus compliqué que "Denis Kapoustine est une personnalité publique très exposée. Ce n’est donc pas facile de créer un récit de sa mort crédible pour les services de renseignement ennemis", ajoute Huseyn Aliyev, spécialiste du conflit en Ukraine à l’université de Glasgow.

Mais pour les experts interrogés, le choix de Denis Kapoustine pour en faire le mort-vivant de l’affaire se justifiait dans le contexte de la guerre informationnelle avec la Russie. Il n’est pas seulement un opposant russe à Vladimir Poutine, "il propose également une réinterprétation très dangereuse pour le Kremlin de la guerre car il la présente sous un angle nationaliste comme une opération militaire néfaste pour les ambitions russes. Cette position le rend particulièrement gênant pour le pouvoir car elle pourrait influencer les puissants milieux ultranationalistes russes", analyse Andreas Umland, spécialiste de la Russie et de l’Ukraine à l’Institut suédois des affaires internationales.

Autrement dit, le pouvoir russe voulait vraiment se débarrasser du chef du Corps des volontaires russes. "L’annonce de sa mort a été célébrée dans les médias officiels russes", a constaté Huseyn Aliyev.

Ridiculiser les espions russes

Les autorités russes avaient même mis à prix la tête de Denis Kapoustine, qualifié de "terroriste" par le Kremlin. Le chef du GUR, Kyrylo Boudanov, a d’ailleurs souligné que ses agents ont collecté la prime de 500 000 dollars offerte par la Russie. "Je me réjouis que l’argent destiné à votre assassinat puisse être utilisé pour soutenir notre lutte", a affirmé Kyrylo Boudanov dans l’entretien en vidéoconférence avec Denis Kapoustine diffusé par Kiev.

Pour Huseyn Aliyev, mettre la main sur la récompense "représentait probablement le but premier de cette opération". Andreas Umland estime que "c’est une double victoire pour le renseignement militaire ukrainien : ils affirment avoir récupéré l’argent tout en infligeant un camouflet aux espions russes".

"C’est très embarrassant pour les Russes et le but est clairement de mettre à mal l’image d’invincibilité que les services secrets russes aiment projeter à l’étranger", souligne Kevin Riehle, spécialiste des services de renseignement à la Brunel University de Londres.

Mais surtout "l’opération Denis Kapoustine" "correspond tout à fait au mode opératoire des services ukrainiens de renseignements militaires qui sont connus pour faire du ‘trolling’ des russes", souligne Peter Schrijver.

Ils multiplient ce type d’opération qui ont toujours une dimension médiatique très forte afin "d’exposer publiquement les lacunes des services de renseignement russes", poursuit cet expert. Ainsi, les espions ukrainiens avaient largement mis en scène la désertion d’un pilote d’hélicoptère russe en août 2023 que Kiev avait accueilli à bras ouverts.

L'ascension du maître espion

C’est la spécialité de Kyrylo Boudanov. Depuis son accession à la tête du renseignement militaire en 2020, ce quadragénaire est devenu un véritable poil à gratter médiatique des Russes, qui l’accusent en plus d’avoir organisé des opérations de grande ampleur comme l’attaque sur le pont de Crimée en septembre 2022. "Ce militaire est très connu en Ukraine pour son art consommé de la promotion des activités du GUR sur les réseaux sociaux. Du fait de son relatif jeune âge, il maîtrise en outre les codes de l’Internet et notamment l’utilisation des mèmes [les détournements d’images virales, NDLR]", explique Peter Schrijver.

Ce succès opérationnel arrive, en outre, à point nommé pour la carrière de Kyrylo Boudanov. Il doit ainsi devenir le nouveau bras droit de Zelensky, remplaçant le très influent Andrii Iermak. Ce dernier avait dû démissionner fin novembre dans le cadre d’un important scandale de corruption qui menaçait l’entourage direct du président ukrainien.

Un lien entre le retour à la vie de Denis Kaspoutine et la promotion de Kyrylo Boudanov ? "Il était déjà l’un des favoris pour prendre la place de Iermak, et cette opération a probablement été le coup de pouce décisif", assure Ryhor Nizhnikau, spécialiste de la politique ukrainienne.

Le chef du GUR était pressenti à la fois parce qu’il est l’une des personnalités les plus populaires en Ukraine, mais aussi "parce qu’il apparaît comme fiable et efficace", explique Andreas Umland. Sa nomination doit "aider à améliorer l’image de Volodymyr Zelensky, dont la réputation a été ternie par ce scandale de corruption", ajoute l’expert de l’Institut suédois des affaires internationales.

Mais le président ukrainien hésitait…. du fait de la popularité de son maître espion. "Kyrylo Boudanov remporterait probablement la victoire face à Volodymyr Zelensky si une élection présidentielle avait lieu demain", assure Ryhor Nizhnikau.

Le président ukrainien n’était probablement pas pressé de promouvoir ainsi l’homme qui peut lui faire de l’ombre. Avec le succès de sa dernière opération, Kyrylo Boudanov ne lui a guère laissé le choix.

Et c’est peut-être mieux ainsi pour Volodymyr Zelensky, estime Ryhor Nizhnikau. "En tant que chef de cabinet, il peut être plus facilement contrôlable par le camp présidentiel". Reste à savoir si Oleh Ivachtchenko, qui doit remplacer Boudanov à la tête du renseignement militaire, va reprendre le flambeau de l’espion qui trollait bien Vladimir Poutine.