L'opposition taïwanaise reste divisée avant l'élection présidentielle de janvier 2024, ce qui devrait accroître les chances du candidat du pouvoir en place, considéré comme "indépendantiste" par la Chine. Pour France 24, le chercheur à l'Asia Center et spécialiste du monde chinois contemporain Jean-Pierre Cabestan livre son éclairage, estimant que "les jeux ne sont pas encore faits".
À quelques semaines de l’élection présidentielle taïwanaise de janvier 2024, l’opposition part en ordre dispersé. Les deux principales forces qui la composent – le Kuomintang et le Parti du peuple taiwanais (TPP) – ont enregistré séparément, vendredi 24 novembre, leurs candidatures et n’ont donc pas réussi à s’allier face au Parti démocrate progressiste (DPP), au pouvoir depuis huit ans. Après deux mandats, la présidente sortante Tsai Ing-wen ne peut se représenter.
Le Kuomintang, dirigé par Hou Yu-ih, et le TPP de Ko Wen-je, partis favorables à un apaisement des relations avec Pékin, se présenteront donc séparément. Une division qui pourrait profiter au candidat du pouvoir en place : William Laï, actuel vice-président de Taïwan.
Ce scrutin présidentiel à tour unique verra ainsi trois candidats s’affronter en janvier 2024, dans un contexte de tensions croissantes entre Washington et Pékin, la Chine étant farouchement hostile au pouvoir en place sur l’île. Jean-Pierre Cabestan, spécialiste du monde chinois contemporain, chercheur à l’Asia Centre à Paris, et auteur de "Demain la Chine : guerre ou paix ?" (Gallimard, 2021), revient pour France 24 sur les enjeux d’une élection à haut risque.
France 24 : Dans le cadre d’une élection à un seul tour, une opposition divisée entre plusieurs candidats a-t-elle encore des chances de l’emporter ?
Jean-Pierre Cabestan : La division de l’opposition est favorable à la candidature de William Laï et de Hsiao Bi-khim (sa colistière, NDLR). Mais les jeux ne sont pas encore faits. Les sondages indiquent que les trois candidatures sont assez proches, surtout celles de William Laï et Ko Wen-je, l’ancien maire de Taipei. Ce dernier, d’après certains sondages, serait même en tête. Mais il faut se méfier, le dernier sondage en date ayant été organisé avant la rupture de l’alliance, qui n’a jamais été vraiment conclue, entre le Kuomintang et le Parti du peuple taïwanais. Le scrutin va être serré, et tout peut encore changer. L’opposition a encore une chance, même en ordre dispersé.
Quelle a été la réaction de la Chine à cette fracture de l’opposition ?
Pékin a très mal accueilli cette division, ainsi que la candidature de William Laï et Hsiao Bi-khim. Le pouvoir chinois les considère comme des indépendantistes, plus encore que la présidente sortante Tsaï Ing-wen. La candidature de William Laï est vue par Pékin comme celle qui a le plus de chances d’accroître les tensions dans le détroit de Taïwan, voire de provoquer un conflit. Par ce discours, Pékin essaye de faire pression sur les électeurs taïwanais afin de les inciter à voter pour des candidats modérés qui acceptent le principe de la 'Chine unique'.
Je crois également que Pékin a exercé une pression sur Terry Gou (qui était un quatrième candidat) pour se retirer de la course avant la clôture des candidatures, le 24 novembre. Je pense qu’il faisait l’objet de pressions diverses en Chine, où il a un million d'employés. Il était donné quatrième dans la course, avec 7 à 8% des intentions de vote, mais sa candidature réduisait encore plus les chances de l’opposition – que ce soit le Kuomintang ou le TPP – de l’emporter dans cette bataille.
Doit-on voir dans la fracture de l’opposition une potentielle perte d’influence de la Chine sur la politique taïwanaise ?
La Chine n’a, en réalité, jamais eu beaucoup d’influence sur le jeu politique à Taïwan. C’est son grand problème. En dépit des pressions et des intimidations de Pékin, l’identité taïwanaise ne cesse de se consolider. Les trois quarts des Taiwanais estiment qu’ils sont Taiwanais et non pas Chinois. L’identification avec la démocratie taïwanaise, déjà forte, s’est renforcée. Et ce qu’il s’est récemment passé à Hong-Kong a contribué à renforcer cette distance, voire cette méfiance, à l’égard de la Chine populaire. À Taïwan, les partisans de l’unification avec la Chine sont très peu nombreux.
La montée des tensions dans le détroit de Taiwan et la rivalité entre Washington et Pékin, vont-elles guider le vote des électeurs taïwanais le 13 janvier 2024 ?
Je n’en suis pas si sûr. C’est le paradoxe de ce scrutin. Ces questions ne sont évidemment pas absentes de la campagne. Washington reste très en retrait et laisse la démocratie jouer son jeu. Cela incite les candidats à se concentrer sur les enjeux intérieurs. La pression de Pékin, a contrario, peut amener les électeurs à choisir la prudence et donc voter pour les candidats de l’opposition. Cela fait par ailleurs huit ans qu’il y a une administration dirigée par le Parti démocrate progressiste à Taïwan, et un Parlement dominé de ce parti. Beaucoup de gens ont envie de changement. Les raisons sont diverses : des problèmes intérieurs, une économie qui n’est pas en forme, une réforme des retraites qui a été mal accueillie, une perte du pouvoir d’achat, des problèmes dans le système de santé... et les électeurs sont divisés sur le meilleur candidat qui pourrait améliorer la situation intérieure.
Autre point important : les élections législatives ont lieu le même jour que le scrutin présidentiel. Et ce qui est pratiquement certain, c’est que le Parlement va passer sous le contrôle de l’opposition, principalement du Kuomintang et du Parti du peuple taïwanais. Il sera donc être plus difficile pour William Laï, s’il est élu à la tête de l’île, de diriger le pays. Cela nous ramènerait à la situation qui avait prévalu entre 2000 et 2008 quand Chen Shui-bian était président. Cela étant, le système est principalement présidentiel, donc il n’y aura pas de 'cohabitation' mais un Parlement plus récalcitrant et avec qui il faudra négocier pour faire passer certaines lois.