
Les Taïwanais ont fait le choix de la continuité. Lai Ching-te, vice-président du Parti démocrate progressiste (DPP) de la présidente sortante Tsai Ing-wen, critiqué par la Chine comme représentant un "grave danger", a remporté samedi 13 janvier l'élection présidentielle à Taïwan. Une première dans l'histoire de cette île de l'Indo-Pacifique : jamais, jusqu'à présent, un parti n'avait remporté trois scrutins présidentiels consécutifs.
En début de soirée (heure locale), le candidat progressiste et sa colistière Hsiao Bi-khim, ancienne représentante de Taïwan aux États-Unis, étaient crédités de 40,1 % des voix, selon des résultats officiels, tandis que son principal opposant Hou Yu-ih, candidat du parti nationaliste Kuomintang (KMT), avait obtenu 33,5 % des votes. Le troisième candidat, Ko Wen-je, 64 ans, du petit Parti populaire taïwanais (TPP) et qui se présente comme anti-establishment, est troisième avec 26,5 %.
Today, #Taiwan has once again shown the world our people’s commitment to democracy. @bikhim & I are grateful for the trust placed in us. Looking forward, we remain committed to upholding peace in the Taiwan Strait and being a force of good in the international community. pic.twitter.com/9Xq18uRwxB
— 賴清德Lai Ching-te (@ChingteLai) January 13, 2024"Je veux remercier le peuple taïwanais pour avoir écrit un nouveau chapitre dans notre démocratie", a réagi Lai Ching-te dans un discours prononcé après sa victoire, ajoutant : "Nous disons à la communauté internationale qu'entre la démocratie et l'autoritarisme, nous serons du côté de la démocratie."
Toute la journée, des millions de personnes se sont rendues aux urnes pour élire leur prochain président dans ce territoire de 23 millions d'habitants régulièrement salué comme un modèle de démocratie en Asie. La participation s'élève ainsi à 71,9 %, contre 75 % lors du précédent scrutin, en 2020.
Pressions chinoises
Favori du scrutin, le dauphin de la présidente sortante avait cependant dû mener sa campagne tout en subissant les menaces et pressions de Pékin. Il est en effet considéré comme le candidat le plus "indépendantiste" par rapport à ses adversaires – notamment par rapport au pékinophile Hou Yu-ih, candidat du parti d'opposition, le Kuomintang (KMT).
Docteur de 64 ans, fils d'un mineur de charbon, diplômé de l'université de Harvard, aux États-Unis, celui qui se présente toujours sous son nom britannique William Lai s'est lancé en politique en 1996. Élu en 2010 maire de Tainan, ville du sud de Taïwan, il a rejoint le gouvernement de Tsai Ing-wen en 2017.
"J'ai décidé qu'il était de mon devoir de participer à la démocratie taïwanaise et d'aider à protéger cette expérience naissante de ceux qui lui voulaient du mal", avait-il témoigné l'an passé dans le Wall Street Journal.
William Lai s'est souvent défini comme "un ouvrier pragmatique de l'indépendance de Taïwan", un défenseur de sa souveraineté et de son identité multiple. Ces derniers mois, il s'est cependant aligné sur la posture prudente et modérée vis-à-vis de Pékin de sa prédécesseure Tsai Ing-wen. Pendant huit ans, cette dernière s'est illustrée pour sa défense ferme de la souveraineté de l'île, en augmentant le budget de défense nationale, tout en s'affirmant favorable à un maintien du statu quo avec Pékin.
Continuité avec Tsai Ing-wen
Pendant sa campagne, William Lai s'est ainsi engagé à renforcer la défense militaire de l'île, tout en assurant laisser la porte ouverte à des échanges et à une coopération avec la Chine. "Tant qu'il y aura égalité et dignité des deux côtés du détroit de Taïwan, la porte de Taïwan sera toujours ouverte", a-t-il affirmé lors d'un débat. Malgré tout, sa position lui a valu d'être vue par la Chine comme un "fauteur de troubles" et un "séparatiste".
Il y a de la part de William Lai un "affichage très fort d'une volonté de continuité après Tsai Ing-wen", avec "une position assez mesurée, en promettant [qu'il n'y aurait] aucune mauvaise surprise", note auprès de l'AFP Mathieu Duchâtel, directeur du programme Asie à l'institut Montaigne. "Il veut rassurer avant tout. Mais il y a des doutes très forts du côté de la Chine sur ses convictions profondes, elle le voit comme pro-indépendance".
Les tensions avec Pékin se sont accrues depuis l'arrivée au pouvoir de Tsai Ing-wen en 2016, le président Xi Jinping affichant régulièrement, de façon offensive, son souhait de réunifier la Chine et Taïwan, qu'il considère comme l'une de ses provinces. Et cette position s'est encore renforcée à l'approche des élections.
Toute la semaine, Pékin a accentué sa pression diplomatique et militaire. Jeudi, cinq ballons chinois ont franchi la ligne médiane séparant l'île autonome de la Chine, selon le ministère taïwanais de la Défense, qui a aussi repéré dix avions et six navires de guerre. Le même jour que cette démonstration de force, Pékin appelait les électeurs taïwanais à faire "le bon choix" pendant que l'armée chinoise promettait d'écraser toute velléité d'"indépendance".
"Nous sommes déterminés à protéger Taïwan des menaces et intimidations continuelles de la Chine", a déclaré à l'annonce des résultats le nouveau président, après avoir félicité la population pour avoir "résisté avec succès aux efforts des forces extérieures pour influencer cette élection".
"Nous verrons plus d'incursions chinoises à Taïwan"
Face à cette victoire, une question reste en suspens : quelle sera la réaction de Pékin ? "Il y a fort à parier que nous verrons plus d'incursions chinoises dans le détroit de Taïwan et dans son espace aérien dans les prochaines semaines", prévoit Élizabeth Larus, spécialiste de la politique taïwanaise au Pacific Forum de Taipei.
"Pékin avait déjà du mal à tolérer le gouvernement de Tsai Ing-wen, avec lequel il avait couper toute communication. Il y a fort à parier qu'il aura encore plus de mal à tolérer un gouvernement de Lai Ching-te. Même s'il s'est montré plus nuancé ces derniers mois sur la question de l'indépendance, Pékin continue à le percevoir comme un séparatiste", poursuit-elle.
Un constat partagé par Jean-Pierre Cabestan, chercheur émérite au CNRS et spécialiste de la Chine. "On peut s'attendre, au minimum, à une non diminution des tensions avec la Chine. Le parti communiste chinois a été très clair ces dernières semaines : il n'a aucune confiance en William Lai et en sa colistière Hsiao Bi-khim."
Malgré la colère de Pékin et les velléités d'indépendance qu'a pu afficher William Lai, le spécialiste s'attend à un maintien du statu quo des deux côtés du détroit. "Le DPP va rester prudent. Il est obligé de maintenir le statu quo pour ne pas attiser davantage la colère de Pékin mais aussi pour s'assurer du soutien américain", explique-t-il.
Le statut de Taïwan est en effet l'un des sujets les plus explosifs de la rivalité entre la Chine et les États-Unis, premier soutien militaire du territoire. Vendredi, le chef de la diplomatie américaine Antony Blinken a rencontré à Washington Liu Jianchao, à la tête de la division internationale du Comité central du Parti communiste chinois. Il lui a rappelé l'importance de "maintenir la paix et la stabilité dans le détroit de Taïwan". Dans le même temps, le président américain a réaffirmé, samedi, que les États-Unis ne "soutenaient pas l'indépendance" de Taïwan.
De son côté, "Pékin brandit la menace d'une opération militaire, mais le pays est pris dans des problèmes internes et Xi Jinping n'a aucune envie de se confronter aux États-Unis", poursuit-il.
La Chine a cependant réagi à la victoire de William Lai, samedi, assurant qu'une réunification avec Taïwan était "inévitable". Le vote "n'entravera pas la tendance inévitable d'une réunification avec la Chine", a déclaré Chen Binhua, un porte-parole du bureau chinois responsable des relations avec Taïwan, cité par l'agence Chine nouvelle. "Nous nous (...) opposerons fermement aux activités séparatistes visant à l'indépendance de Taïwan ainsi qu'à l'ingérence étrangère", a-t-il prévenu.
Problématiques internes
Outre le dossier chinois, le futur président va devoir composer avec de nombreuses problématiques internes, comme le coût de la vie, les écarts de richesse, le droit au logement et au travail ou encore le vieillissement de la population. Des thèmes qui sont restés au second plan de sa campagne, causant la défiance d'une partie de la jeunesse qui a préféré se tourner vers l'outsider de cette élection, Ko Wen-je, du petit Parti populaire taïwanais (TPP).
William Lai devra aussi se confronter à l'épreuve d'une majorité dispersée à l'Assemblée. En parallèle de l'élection présidentielle, les Taïwanais élisaient leurs 113 députés pour les quatre prochaines années. Le DPP du nouveau président a remporté 38 sièges, contre 39 pour le KMT. De quoi entrevoir de futurs blocages politiques sur l'île.
Avec AFP