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Une étude publiée mercredi révèle que Total était au courant des effets dévastateurs des énergies fossiles sur l'environnement depuis 1971. Au lieu d'agir, le groupe pétrolier français aurait au contraire tout fait pour semer le doute dans l'esprit du grand public en remettant en cause les données scientifiques sur le climat.
C'est une stratégie bien connue des industriels du tabac, de l'énergie ou encore de l'agro-alimentaire : la stratégie du doute. Largement documentée aux États-Unis, elle consiste pour des multinationales à remettre en cause les données scientifiques qui pourraient nuire à leurs intérêts économiques. Pour y parvenir, tous les moyens sont bons : discréditer la parole scientifique, financer des études bidons ou encore opérer un intense lobbying auprès des décideurs publics.
Après ExxonMobil, BP ou encore Shell, c'est TotalEnergies, quatrième compagnie pétrolière et gazière du monde du point de vue de la capitalisation boursière, qui est cette fois mise en cause dans une étude. Ce fleuron de l'industrie française aurait eu connaissance des conséquences néfastes de ses activités pour le climat dès 1971.
Trois chercheurs – deux historiens et un sociologue – ont eu accès à une partie des archives du groupe au siège de l'entreprise à La Défense. Ils ont également mené une série d'entretiens avec des anciens cadres de Total et Elf, deux entreprises qui ont fusionné en 1999.
Parue dans la revue Global Environmental Change, leur enquête minutieuse débute à la fin des années 1960. Les entreprises pétrolières s'inquiètent alors d'une probable régulation du secteur. L'opinion publique française apparaît de plus en plus critique vis-à-vis des industries polluantes et les travaux scientifiques sur l'impact des activités humaines sur le climat s'accumulent.
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C'est dans ce contexte que la France crée en 1971 un ministère de l'Environnement à la veille de la première conférence des Nations unies sur le sujet. La réponse d'Elf et de Total ne se fait pas attendre. Les deux groupes créent chacun une division chargée de répondre aux attaques.
"Il fallait montrer que l'on faisait quelque chose et que nous n'étions pas simplement d'affreux pollueurs. Donc on a collé le label 'environnement' sur ce que nous faisions", explique un ancien employé.
Après le premier choc pétrolier en 1973, Total continue d'investir massivement dans les énergies fossiles et ses dirigeants font le choix d'ignorer les alertes des scientifiques les mieux informés sur la question à l'époque.
Pour le prouver, les trois chercheurs ont exhumé un numéro de 1971 du magazine d'entreprise Total Information, tiré à 6 000 exemplaires. Dans ce numéro spécial consacré à l'environnement, le chercheur François Durand-Dastès alerte sur "les conséquences catastrophiques" de "l'augmentation de la température moyenne de l’atmosphère" liée aux activités humaines.
À partir de la parution de cet article édifiant, silence radio pendant presque 20 ans. Total ou Elf n'aborderont plus la question climatique dans leurs revues jusqu'en 1988.
Sollicité par France 24, TotalEnergies assure que "la connaissance qu’avaient Elf ou Total du risque climatique depuis les années 1970 n’était en rien différente des connaissances et publications scientifiques de l’époque. Il est donc faux de soutenir que le risque climatique aurait été tu par Total ou Elf dans les années 1970 ou depuis."
Dans l'ombre d'ExxonMobil
Dans les années 1980, l'attentisme fait place à une stratégie beaucoup plus agressive. Interrogé dans le cadre de l'étude, Bernard Tramier, le directeur environnement du groupe Elf, se souvient d'une réunion au sommet avec des dirigeants d'ExxonMobil à Houston en 1984 : "Ils [les dirigeants d'Exxon] étaient jusque-là très discrets sur leurs propres études [sur le réchauffement climatique]. Puis en 1984, les enjeux sont devenus trop importants et une réponse collective est devenue nécessaire. Ils ont donc partagé leurs inquiétudes avec d'autres entreprises."
Trois ans plus tard, les industriels français intègrent l’Association internationale de l’industrie du pétrole pour la protection de l’environnement (Ipieca). Dans l'ombre d'Exxon, Elf et Total participent activement "à la fabrique du doute" selon l'étude, notamment en finançant des études scientifiques destinées à faire apparaître le réchauffement climatique comme "moins alarmant" qu'il ne l'est en réalité.
Dans les années 1990, Elf aurait également infiltré des laboratoires sur le climat en recrutant de jeunes universitaires chargés de transmettre des informations sur les études en cours à la direction de l'entreprise.
Selon les auteurs de l'enquête, cette offensive bien huilée visant à fissurer le consensus scientifique et à semer le doute dans l'esprit de l'opinion publique est clairement pensée au sommet de l'entreprise. En 1993, Francis Girault, proche conseiller du PDG d'Elf, rédige une note dans laquelle il invite la compagnie à promouvoir l’idée qu’"il existe des doutes scientifiques en matière d’effet de serre" et à soutenir des "scientifiques de renom pouvant intervenir positivement dans le débat".
Parallèlement à cette offensive, un intense travail de lobbying se déploie pour retarder la régulation du secteur des énergies fossiles. Ainsi, Total et Elf parviendront à faire échouer une proposition d'écotaxe de la Commission européenne et du gouvernement français en 1991 puis en 1994.
"Faute de vigilance"
Jugé contreproductif, ce n'est qu'à la fin des années 1990 que Total commence à prendre ses distances avec un discours trop ouvertement climatosceptique, selon les auteurs. Cependant, il faudra attendre le milieu des années 2000 pour que le groupe reconnaisse enfin le "sérieux" des rapports du GIEC et organise une conférence sur le changement climatique.
De son côté, TotalEnergies déplore auprès de France 24 "le procédé qui consiste à pointer du doigt une situation d’il y a plus de 50 ans, sans souligner les efforts, changements, progrès et investissements accomplis [...]. Depuis 2015, TotalEnergies est engagée dans une profonde transformation de ses activités avec l’ambition de devenir l’un des cinq plus grands acteurs mondiaux des renouvelables en 2030."
À la veille de la 26e conférence des Nations unies sur les changements climatiques, qui s’ouvrira le 31 octobre à Glasgow, cette étude bien documentée apporte en tout cas de l'eau au moulin des défenseurs de l'environnement qui reprochent à TotalEnergies de verdir son image tout en continuant à investir à coup de dizaines de milliards de dollars dans des projets polluants.
Cette étude pourrait même servir à lancer de nouvelles poursuites contre la multinationale, assure à France 24 le juriste Paul Mougeolle, membre de Notre affaire à tous, une association qui a déjà entamé une action en justice aux côtés de plusieurs collectivités contre Total pour "inaction climatique". Le tribunal de Nanterre s'est déclaré compétent en février pour juger ce contentieux qui vise à contraindre le géant pétrolier à "prendre les mesures nécessaires pour réduire drastiquement ses émissions de gaz à effet de serre".
"Nous nous doutions que Total avait déjà ces connaissances précises [sur le réchauffement climatique] mais sans avoir de documents pour le démontrer. Cette étude ouvre donc tout un champ de possibilités juridiques", explique Paul Mougeolle. "Total a retardé la transition écologique. Juridiquement, on peut qualifier cela d'une faute de vigilance car il n'a pas agi pour faire émerger des solutions alternatives aux énergies fossiles."
Dans un communiqué, plusieurs ONG qui viennent de lancer mercredi une nouvelle campagne contre le mastodonte de l'énergie réclament désormais la création d'une commission d'enquête parlementaire pour établir de manière officielle les responsabilités de Total.