
Facebook a décidé, vendredi, de supprimer le compte du groupe américain d’extrême droite “Patriot Prayer”, impliqué depuis plusieurs semaines dans des violences contre des manifestants antiracistes à Portland, et dont un membre a été tué il y a une semaine. Le groupuscule se définit avant tout comme “chrétien”, mais est surtout connu pour sa violence à l’égard des militants d’extrême gauche.
"Cette page n’est pas disponible", indique Facebook. "Le lien que vous avez suivi est peut-être rompu, ou la page a été supprimée", poursuit le message d’erreur. Et pour cause : vendredi 4 septembre, le géant des réseaux sociaux a décidé de retirer les comptes de ce groupe américain d’extrême droite de ses plateformes Facebook et Instagram "dans le cadre de nos efforts en cours pour bannir les milices violentes de notre plateforme", a-t-il indiqué.
Impliqué depuis plusieurs semaines dans des violences contre les manifestants antiracistes à Portland (Oregon), le groupe Patriot Prayer a perdu l’un de ses membres le 31 août, tué par balles par un militant d’extrême gauche qui participait à une manifestation en soutien au mouvement Black Lives Matter.
Cette fusillade mortelle a braqué les projecteurs sur ce petit groupe d'activistes conservateurs qui a émergé dans les États de l’Oregon et de Washington, dans l'ouest des États-Unis, après l'élection de Donald Trump, en 2016.
Des liens avec un autre groupe, les "Proud Boys"
Basé à Portland, le mouvement a été créé par Joey Gibson, qui dirige le mouvement depuis l’État de Washington. Si ce dernier, qui se décrit comme un "libertaire conservateur", nie toute connexion à l’alt-right (une mouvance d’extrême droite née à la fin des années 2000 aux États-Unis ), son mouvement a toutefois été rejoint, lors de rassemblements en soutien à Donald Trump, par des nationalistes blancs et des groupes d’extrême droite tels que Proud Boys et Hell Shaking Street Preachers.
C’est en août 2017, au lendemain du rassemblement suprémaciste blanc et néonazi "Unite the Right" organisé à Charlottesville, au cours duquel une voiture avait foncé dans une foule de contre-manifestants faisant un mort et 19 blessés, que Patriot Prayer, présent sur place, a commencé à faire parler de lui.
Un an plus tard, alors que Joey Gibson annonce sa candidature pour le camp républicain à l'élection de sénateur de l’État de Washington, le rassemblement "Gibson for Senate Freedom March" à Portland, organisé par Patriot Prayer, attire une foule de contre-manifestants, parmi lesquels des syndicats, des défenseurs des droits des migrants et des activistes "antifa". À la suite de violentes échauffourées, la police de l’Oregon doit intervenir pour mettre un terme à ce qu’elle qualifie alors de "troubles civils".
Ce jour-là, aux côtés de Patriot Prayer, se tenait une autre formation, connue pour ses positions très à droite : les Proud Boys, une organisation créée à New York par Gavin McInnes - par ailleurs co-fondateur de Vice Media -, exclusivement masculine, pro-Trump, de dimension nationale et considérée comme d’extrême droite par les associations et les médias.
Si à la différence de Proud Boys, Patriot Prayer est un groupe régional moins étendu, Vegas Tenold, chercheur à l’Anti-Defamation League’s Center on Extremism, explique que ces deux mouvements attirent le même genre de personnes. "Leur idéologie est extrêmement vague", développe-t-il auprès du média Insider. "On peut juste dire qu'ils sont pro-Dieu et pro-premier amendement. C'est tout.". C’est d’ailleurs le but affiché par Patriot Prayer : défendre le premier amendement de la Constitution (qui interdit notamment au Congrès d'adopter des lois limitant la liberté de religion et d'expression), et "libérer les conservateurs de la côte ouest". Le groupe orégonais et son fondateur, Joey Gibson, ont également toujours assuré qu'ils étaient avant tout une organisation chrétienne.
Leurs rassemblements sont moins importants que ceux de Proud Boys, mais les membres de Patriot Prayer rejoignent souvent ceux organisés par ces derniers. Vegas Tenold les décrit comme étant "le genre de gars qui existent pour sortir dans la rue et affronter les manifestants", c'est à dire des protestataires principalement d’extrême gauche, à l’instar de cet homme de 48 ans, Michael Forest Reinoehl, auteur présumé du meurtre d’Aaron Danielson (dit “Jay”), membre de Patriot Prayer tué par balles, le 31 août dernier, à Portland.
La crainte d’une explosion des violences à l’approche de la présidentielle
L'an dernier, Joey Gibson a été accusé d’incitation à une émeute après une bagarre de rue. "Là où ils vont, la violence suit souvent”, poursuit Vegas Tenold dans Insider.
De son côté, le journaliste américain David Neiwert , qui écrit pour le blog Hatewatch du Southern Poverty Law Center, décrit Patriot Prayer comme un “troll” (individu dont le comportement vise à générer des polémiques, NDLR), ayant pour intention de provoquer une réponse des antifascistes d'extrême gauche.
Aussi la mobilisation des militants antiracisme et de groupes extrémistes, ces dernières semaines, laisse-t-elle craindre une explosion des violences à l'approche de l'élection présidentielle, dans un pays profondément divisé, en récession et en difficulté face à la pandémie de Covid-19.
"L'extrême droite exploite le climat politique extrêmement conflictuel, qui est devenu encore plus incertain à cause de la pandémie et des manifestations pour la justice raciale", estime dans un rapport le Southern Poverty Law Center (SPLC), qui surveille notamment les groupes extrémistes, en jugeant "bien réel" le risque de violences politiques avant les élections.
Face à l'extrême droite se trouve une coalition encore plus hétéroclite, que Donald Trump regroupe sous le mot-valise "antifa". Il l'accuse de réunir des "agitateurs, des anarchistes ou des émeutiers".
Pour Daniel Byman de la Brookings Institution, les rangs des "antifas" sont composés "de simples voyous qui aiment se battre et de gens qui veulent vraiment lutter contre les suprémacistes blancs". Mais selon lui, ils sont " moins organisés" que leurs adversaires, ce qui augmente le risque de débordements.
Régulièrement accusé par des ONG et politiques de gauche de laxisme avec les mouvements qui incitent à la haine, le groupe Facebook a pris de nombreuses mesures pour assurer que sa plateforme ne serve pas de véhicule aux violences. En témoigne son coup de filet contre QAnon (un mouvement pro-Trump connu pour véhiculer des théories du complot), mais aussi contre des milices et des groupes anarchistes qui encouragent des interventions dangereuses. Autant d’actions qui doivent permettre de "restreindre leur capacité à s'organiser”, avait expliqué la société californienne.
Reste que si Patriot Prayer n'est plus présent sur Facebook, il dispose toujours d'un compte Twitter et d'autres réseaux sociaux. Plus confidentiels, mais non moins efficaces.
Avec AFP