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Grèce-Turquie : ce qu’il faut savoir de l’escalade des tensions en Méditerranée

Après plusieurs semaines de tensions en mer Méditerranée, la Grèce et la Turquie ont multiplié les manœuvres militaires ces derniers jours. Les deux pays se disputent le partage des eaux mais aussi, et surtout, la recherche d’hydrocarbures. Explications.

Les annonces d’exercices militaires menés en mer Méditerranée fusent de toutes parts. La guerre ouverte est encore loin, mais l’escalade des tensions entre Athènes et Ankara se poursuit bel et bien.

D’un côté, la Turquie a fait savoir, jeudi 27 août, qu’elle procéderait à des exercices militaires, incluant des exercices de tirs, les 1er et 2 septembre au large de la ville turque d’Iskenderun, au nord-est de Chypre.

De l’autre, "Chypre, la Grèce, la France et l'Italie se sont mises d'accord pour déployer une présence commune en Méditerranée orientale dans le cadre de l'Initiative quadripartite de coopération (QUAD)", a annoncé, mercredi 26 août, le ministère grec de la Défense. Cet exercice, auquel trois avions Rafale, une frégate et un hélicoptère français participent, doit se poursuivre jusqu’au vendredi 28 août.

Entre la flotte turque et les bâtiments européens actuellement présents en mer, la Méditerranée n’avait pas connu une telle présence militaire depuis de nombreuses années. Des navires américains sont également présents dans le cadre des missions de l'Otan, mais les États-Unis ne semblent pas vouloir prendre partie jusqu'à présent. Le destroyer USS Winston S. Churchill a ainsi effectué un exercice avec la marine grecque le 24 août, avant d'en effectuer un autre avec la marine turque le 26 août.

"Il y a une intensité des mouvements militaires en Méditerranée qui est assez rare", affirme Hugo Decis, spécialiste des questions militaires navales au sein de l’International Institute for Stratégie Studies (IISS), contacté par France 24. "Nous sommes face à des puissances militaires habituées à ce type de déploiements, mais le contexte est tendu et on n’est jamais à l’abri d’un incident qui peut dégénérer."

La Grèce et la Turquie, qui ont frôlé la guerre en 1996 à cause de deux îlots inhabités en mer Égée, se disputent depuis des décennies l'étendue de leurs eaux territoriales respectives.

Près de 5 765 milliards de mètres cubes de gaz en Méditerranée orientale

En jeu, il y a l’accès aux ressources gazières en mer Méditerranée orientale. Bien décidée à ne pas passer à côté, la Turquie mène depuis plusieurs mois des recherches dans une zone disputée du bassin Levantin. Le 10 août dernier, le déploiement de l'Oruç Reis, un navire de recherche sismique turc, et de son escorte militaire au sud de l'île grecque de Kastellorizo a été vécu comme la provocation de trop par Athènes, et a déclenché une escalade des tensions.

Le bassin Levantin, qui s'étend de la Crète et de l'île de Rhodes, à l'Ouest, jusqu'aux côtes asiatiques à l'Est, recèle de 5 765 milliards de mètres cubes (bcm) de gaz, selon une estimation de la Commission géologique américaine réalisée en 2010. Or, les zones économiques exclusives (ZEE) telles que définies par le droit international "emprisonnent la Turquie à l’intérieur de ses rivages", estime le président turc Recep Tayyip Erdogan, la privant de tout accès aux possibles gisements présents entre la Crète et Chypre.

En novembre 2019, la Turquie, qui conteste le tracé des zones économiques exclusives, a donc signé un accord de délimitation maritime avec le gouvernement officiel libyen pour redessiner le contours de leurs ZEE respectives et donner du poids à ses revendications. Une manière pour Ankara de s'arroger le droit d’étendre la superficie de ses eaux territoriales, mais aussi de venir contrarier le projet de gazoduc EastMed, fruit d’un accord entre Chypre, la Grèce et Israël.

Pour contrer la manœuvre turque, la Grèce a signé à son tour, début août, un accord similaire avec l'Égypte. Celui-ci autorise les deux pays "à aller de l'avant en tirant chacun le maximum d'avantages des ressources disponibles dans la ZEE, notamment les réserves de pétrole et de gaz", indique le ministre égyptien des Affaires étrangères.

Comme Pékin en mer de Chine méridionale, en conflit avec plusieurs pays dont le Vietnam, les Philippines ou encore la Malaisie pour l’exploitation et la maîtrise de plusieurs îles, la Turquie tente la politique du "fait accompli". Sauf que le contexte est différent en Méditerranée avec des États voisins européens qui ont les moyens de riposter, comme le montre l’escalade des tensions en cours.

Peu importe, estime Recep Tayyip Erdogan. Car pour lui, l’enjeu n’est pas seulement stratégique, il est aussi politique. "Le pouvoir turc a choisi depuis plusieurs années de développer une rhétorique de puissance ascendante, un pays capable de dicter ses conditions à ses voisins, souligne Hugo Decis. Il s’agit donc de mettre en scène la capacité de la Turquie à s’imposer face à ses rivaux."

Signe de son refus d'abandonner le bras de fer avec Athènes et ses soutiens, Ankara a accusé la France, jeudi 27 août, de renforcer les tensions en déployant des avions de guerre à Chypre pour exprimer son soutien à Athènes. "Le temps des caïds est révolu. Vous n'avez aucune chance d'obtenir quoi que ce soit de nous en agissant de la sorte", a affirmé le ministre turc de la Défense.

De son côté, l'Allemagne, qui assure la présidence tournante de l'Union européenne, tente une médiation depuis plusieurs jours et appelle Athènes et Ankara au dialogue.