
Le Ramadan n'a pas empêché les Algériens de manifester pour le 12e vendredi consécutif le 10 mai. Ils dénoncent un schéma de transition post-Bouteflika imposé par l'armée.
Les Algériens ont manifesté, vendredi 10 mai, sans incident, pour la douzième semaine consécutive. Il s’agissait également de la première manifestation depuis le début du ramadan, mois de jeûne durant lequel la fatigue accumulée est susceptible d'entamer la mobilisation contre le régime et contre l'élection présidentielle prévue le 4 juillet.
Dans le pays, la quasi-totalité des citoyens observe strictement les prescriptions religieuses, en s'abstenant de manger et de boire entre le lever – vers 4 h du matin - et le coucher du soleil - vers 19 h 45.

"Difficile de marcher"
La mobilisation semblait forte, vendredi, au départ du cortège. Plusieurs rues autour de la Grande Poste d’Alger étaient noires de monde et la foule continuait de converger vers ce bâtiment emblématique du centre de la capitale, devenu le point de ralliement de plus de deux mois de manifestations.
Peu après la fin de la grande prière hebdomadaire en début d'après-midi, sous un ciel sans nuage, la température avoisinait les 30 degrés.
"Il fait très chaud, c'est difficile de marcher quand on ne peut pas boire d'eau", a confié Samir Asla, manifestant de 58 ans qui se protégeait du soleil à l'ombre d'un arbre, en attendant le départ du cortège.
Baya, 41 ans, est venue avec ses deux filles adolescentes, car elle "avait peur que les gens ne sortent pas à cause de la chaleur et du ramadan".
La mobilisation a été forte et stable à Oran, Constantine et Annaba, 2e, 3e et 4e villes du pays, ainsi qu'à Tizi Ouzou dans la région de Kabylie (nord), ont rapporté à l'AFP des journalistes sur place. L'agence de presse officielle APS a recensé des manifestations dans au moins 31 des 48 régions du pays.
Élection le 4 juillet
La mobilisation a été observée de près. Plusieurs organisations et personnalités proches de la contestation accusent le général Ahmed Gaïd Salah de vouloir imposer de force le processus de transition en cours et l'élection présidentielle convoquée le 4 juillet pour élire le successeur d’Abdelaziz Bouteflika.
Les manifestants refusent de voir ce scrutin organisé par les structures et les personnalités de l'appareil laissé derrière lui, et incarné notamment par Abdelkader Bensalah, Noureddine Bedoui et Ahmed Gaïd Salah, fidèles jusqu'à la démission du chef de l'Etat, après 20 ans à la tête de l'Algérie.
Après l’incarcération de plusieurs riches hommes d'affaires accusés de malversations, celle, le 5 mai dernier, de Saïd Bouteflika, longtemps considéré comme un tout-puissant "président bis" jusqu'à la démission de son frère Abdelaziz Bouteflika, a été bien accueillie par les manifestants.
Pour de nombreux Algériens, celui-ci a joué un rôle dans les efforts pour maintenir coûte que coûte son frère au pouvoir, malgré l'AVC dont le président avait été victime en 2013.

L’Algérie, "une République, pas une caserne"
"Dégage Gaïd ! Dégage Bédoui ! Dégage Bensalah !", fait partie des slogans scandés par les manifestants à l'adresse du général Ahmed Gaïd Salah, chef d'état-major de l'armée, homme fort du pays depuis la démission, le 2 avril, d’Abdelaziz Bouteflika, de son Premier ministre Noureddine Bedoui et du chef de l'État par intérim, Abdelkader Bensalah.
Le général Ahmed Gaïd Salah a été un temps vu comme un allié de la contestation, après avoir lâché Abdelaziz Bouteflika, ce qui avait rendu la démission du président inéluctable après vingt ans au pouvoir.
Vendredi 10 mai, comme la semaine précédente, ce dernier a été particulièrement visé par les manifestants: l'Algérie "est une République, pas une caserne", "l'armée est notre armée et Gaïd nous a trahis", ont-ils notamment répété.
Lutte de clans ?
Si les diverses incarcérations ont été accueillies avec satisfaction par les manifestants, ces derniers peinent à dissiper l'impression que ces arrestations sont surtout l'occasion d'une purge au sommet dans le cadre d'une lutte de clans de l'ancien régime.
Vendredi, deux associations à la pointe du mouvement ont notamment dénoncé l’'incarcération de Louisa Hanoune, cheffe d'un parti algérien trotskiste, dans une affaire de complot contre l'État. Pour elles, cette arrestation montre que l'armée veut imposer "de force" son schéma de transition post-Bouteflika pourtant rejeté par la contestation.
En dénonçant une "conspiration" contre elle, l’armée ne tenterait-elle pas "de faire taire toutes les voix discordantes" s'opposant au processus de transition souhaité par Gaïd Salah ?, s’est ainsi demandé, vendredi, la Ligue algérienne de défense des droits de l'Homme (LADDH).