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Le tireur présumé de la tuerie antisémite de Pittsburgh, Robert Bowers, était un utilisateur actif du réseau social Gab.ai, représentatif d’un web parallèle où l’extrême droite la plus radicale pouvait s’exprimer sans entrave.

C’était le réseau social de prédilection de Robert Bowers, l’auteur présumé de la tuerie dans la synagogue de Pittsburgh, samedi 27 octobre. Ce militant d’extrême droite déversait sur Gab.ai sa haine des juifs jusqu’à quelques heures avant son passage à l’acte. Depuis dimanche, le site aux faux airs de Twitter avec une touche de Facebook est indisponible. Son hébergeur, GoDaddy, lui a demandé d’aller voir ailleurs, après avoir constaté de “multiples exemples de contenus incitant à la violence contre les personnes”.

Il suffit de consulter quelques messages de Robert Bowers pour se convaincre de l’ambiance nauséabonde qui pouvait régner sur Gab.ai. Cet Américain appelait les juifs “les enfants de Satan”, critiquait Donald Trump pour être trop accommodant à l’égard de la prétendue “invasion juive”, et ne se privait pas de glorifier Adolf Hitler.

Dans la foulée de Charlottesville

Autant de messages qui n’auraient pas fait long feu sur des réseaux traditionnels comme Facebook ou Twitter. Surtout depuis les manifestations de suprématistes blancs de Charlottesville en août 2016. Les grandes plateformes internet s’étaient alors rendu compte que les radicaux islamistes n’étaient pas les seuls à inonder leurs sites d’appels à la violence.

Les efforts pour bouter les contenus haineux d’extrême droite hors de Facebook et Twitter après les événements de Charlottesville sont, justement, à l’origine de la création de Gab. Ce réseau social “alternatif” a été fondé, dans la foulée de ces manifestations haineuses, par Andrew Torba, un codeur de la Silicon Valley aux affinités républicaines assumées. Gab devait devenir un espace de “vraie liberté d’expression pour tous” à l’inverse des médias sociaux traditionnels qui censuraient, d’après lui, les contenus “politiquement incorrects”.

Mais loin d’être pour tous, le site était devenu une plateforme utilisée essentiellement par l’alt-right (mouvance de la nouvelle droite radicale américaine). Des figures de cette nébuleuse, comme l’ex-journaliste du site d’extrêmedroite Breitbart Milo Yiannopoulos, ou Andrew Anglin, le fondateur du site néo-nazi The Daily Stormer, ont bruyamment fait savoir qu’il rejoignait Gab.ai.

Le réseau social était ainsi rapidement devenu un repaire pour adorateurs des théories du complot, antisémites, misogynes, ou encore glorificateurs de la “race blanche”. Il était, bien sûr, possible de tomber à l’occasion sur un message anodin concernant les jeux vidéo par exemple, mais une attaque en règle contre le milliardaire philanthrope américano-hongrois Georges Soros (l’une des cibles privilégiées de l’extrême droite américaine) n’était jamais loin.

De PewTube à Hatreon

Au sommet de sa gloire, Gab.ai revendiquait plusieurs centaines de milliers d’utilisateurs. Dans leur désirs de “grands remplacements” de médias qualifiés de “trop libéraux”, ces extrémistes ont, un temps, imaginé une version “non-censurée” de YouTube, baptisée PewTube, un Wikipedia qui promeut une vision ultra-conservative de l’histoire, appelé Infogalactic, ou encore des sites de financements participatifs pour des projets dignes de l’idéologie alt-right, tels que Hatreon (jeu de mot entre “Hate” - haine - et Patreon, un site très utilisé dans le milieu artistique et du jeu vidéo). Ils avaient même créé un clone du site communautaire Reddit, sous le nom de Voat, et Wasp.love, un site de rencontre pour suprématistes qui “veulent préserver leur héritage”.

Derrière ces initiatives se trouvaient généralement des personnalités influentes des milieux radicaux américains. Hatreon était, ainsi, la création de Cody Wilson, un extrémiste de la liberté d’expression connu pour avoir créé la première arme à feu entièrement fabriquée avec une imprimante 3D. L’encyclopédie Infogalactic a été conçue par Vox Day, le nom de plume du créateur de jeu vidéo et écrivain américain d’extrême droite Theodore Beale.

Cette tentative de créer une sorte de web parallèle, supposé libérer la parole des conservateurs, devait aussi permettre de créer la bulle idéologique parfaite. “L’idée est qu’un nouvel adepte trouve sur Gab.ai une communauté de pensée qui ensuite le dirige vers toute une galaxie de sites qui le conforte dans les théories de l’alt-right”, explique le New York Times dans une longue enquête sur l’Internet de la haine, publiée en décembre 2017.

Échecs

Mais ce désir de l’entre-soi numérique a fait long feu. La plupart de ces sites sont fermés, ou inactifs depuis des mois. Cody Wilson ou Vox Day ont tenté de mettre ces échecs sur le compte de la censure des “libtards” (insulte qui résulte de la contraction entre les mots “liberals” et “retards”) de la Silicon Valley. Mais en réalité, l’engouement était loin d’être au rendez-vous. Les statistiques de fréquentation montrent que l’audience de ces sites n’a jamais été à la hauteur de leurs ambitions, et ne permettait pas d’attirer les publicitaires. Difficile, dans ces conditions, de payer les serveurs nécessaires pour créer un clone de YouTube, par exemple.

Gab.ai était l’une des dernières communautés actives par et pour l’alt-right. Son éventuelle disparition, suite à la tragédie de la fusillade dans la synagogue de Pittsburgh, marquerait la fin de cette parenthèse de plus de deux ans durant laquelle l’ultra-droite aura caressé le rêve d’un web alternatif. Ces racistes, antisémites et néo-nazis ne risquent pas de disparaître de la Toile pour autant. Si la diffusion de leur propagande sur des plateformes comme Facebook ou YouTube est devenue plus difficile, ils ont déjà trouvé d’autres canaux.

L’un d’eux est l’application de messagerie Discord. Développée à l’origine pour les communautés de joueurs, ce service a attiré l’attention des extrémistes de droite. Il permet de créer des “salons de discussion privée” où des internautes partageant les mêmes intérêts se retrouvent. Depuis fin 2016, des groupes au nom évocateurs comme Nordic Resistance Movement, Rotten Reich ou encore Ironmarch ont fleuri sur Discord. Le service a dû effectuer plusieurs purges, mais des nouveaux salons voient le jour presque aussitôt. Et le prochain Robert Bowers s’y trouve peut-être.