
Le chef de l'État s'est rendu jeudi au domicile de la veuve de Maurice Audin, le mathématicien militant de l'indépendance de l'Algérie, disparu sans laisser de traces en 1957. Emmanuel Macron a reconnu qu'il avait été victime d'"un système institué".
C'est une reconnaissance que la famille Audin attendait depuis 61 ans. Emmanuel Macron s'est rendu, jeudi 13 septembre, au domicile de la veuve de Maurice Audin, communiste et partisan de l'indépendance de l'Algérie, disparu en 1957, pour reconnaître que ce mathématicien "est mort sous la torture du fait du système institué alors en Algérie par la France".
"La seule chose que je fais, c'est reconnaître la vérité", a déclaré le chef de l'État. "C'est à moi de vous demander pardon, donc vous ne me dites rien. On restaure un peu de ce qui devait être fait", a-t-il dit à Josette Audin lorsque celle-ci a voulu le remercier pour cette déclaration à son domicile de Bagnolet (Seine-Saint-Denis). "C'est la part de reconnaissance de ce que nous vous devons, la reconnaissance de votre combat", a ajouté Emmanuel Macron avant d'embrasser la veuve.
Dans cette déclaration, le président "reconnaît, au nom de la République française, que Maurice Audin a été torturé puis exécuté ou torturé à mort par des militaires qui l'avaient arrêté à son domicile" le 11 juin 1957. "Il reconnaît aussi que si sa mort est, en dernier ressort, le fait de quelques-uns, elle a néanmoins été rendue possible par un système légalement institué", a indiqué dans un communiqué l'Élysée, alors que la trace du mathématicien et militant communiste, suspecté d'avoir aidé le FLN, était perdue 10 jours après son arrestation.
"Je ne pensais pas que ça arriverait", avait répondu Josette Audin, quelques minutes plus tôt, interrogée par la presse avant la venue du président de la République.
"Pour moi, c'est historique, [Emmanuel Macron] va faire de ce moment non pas un moment d'accusation, mais un moment de vérité", avait affirmé jeudi matin le député de La République en Marche (LREM) Cédric Villani, également mathématicien et proche de la famille. "Il ne s'agit pas de jeter le blâme sur tout le monde sans distinction, mais on va inviter tout le monde à parler et à panser les plaies."
.@VillaniCedric : " Emmanuel Macron va va reconnaître la responsabilité de l’Etat " pic.twitter.com/pA6GtO3rGq
France Inter (@franceinter) 13 septembre 2018C'est un moment historique pour la famille, qui lutte depuis plusieurs décennies en ce sens. "Le mensonge d'État qui durait depuis 61 ans tombe. C'est une grande émotion pour Josette Audin et sa famille, pour le PCF qui a tant donné dans la lutte anticoloniale, pour les communistes et tous les militants anticolonialistes", a écrit le secrétaire national du Parti communiste français, Pierre Laurent, sur Twitter.
2/2 Le mensonge d'État qui durait depuis 61 ans tombe. C'est une grde émotion pr Josette Audin et sa famille, pr le #PCF qui a tant donné dans la lutte anticoloniale, pr les communistes et ts les militants anticolonialistes. Rdv vendredi à 16h à la @FetedelHumanite pr le célébrer
Pierre Laurent (@plaurent_pcf) 13 septembre 2018"Je suis sortie en pleurant, persuadée qu'ils l'avaient tué"
La disparition de Maurice Audin est l'une des plus mystérieuses de la guerre d'Algérie. Le 11 juin 1957, le mathématicien à la faculté d'Alger, membre du Parti communiste algérien et suspecté d'aider le FLN, était arrêté à son domicile, probablement par des parachutistes du général Jacques Massu. Sa trace était perdue dix jours plus tard sans explication officielle, si ce n'est "son évasion au cours d'un transfert".
Durant de nombreuses années, la thèse de l'évasion a prévalu. Au micro de France 24, Josette Audin se souvenait, en mars dernier, avoir été convoquée par des militaires quelques jours après l'arrestation de son mari. "Ils m'ont dit qu'ils avaient une bonne nouvelle à m'apprendre, que mon mari s'était évadé et qu'ils avaient rien à me dire d'autre. Je suis sortie en pleurant, persuadée qu'ils l'avaient tué", raconte-t-elle encore émue.
Il faut attendre 2014 pour que François Hollande mette un terme à cette théorie. Après avoir lancé des recherches dans les archives du ministère de la Défense pour éclairer les conditions de la disparition du mathématicien, l'ancien président avait exclu la version de l'évasion avancée à l'époque, sans pour autant reconnaître la responsabilité de l'État.
Sur ce point, Emmanuel Macron estimait en début d'année qu'il ne serait "pas raisonnable de reconnaître un crime d'État sans avoir les preuves" formelles, mais avait assuré que tout serait mis en œuvre pour "l'établir". Le chef de l'État s'apprête à le faire aujourd'hui. Reste à voir quels mots il va employer.