
Cette année, Olivier Py a placé le Festival de théâtre d'Avignon sous le thème de "l'impossibilité politique", un sujet qui a pris un sens particulier après la tuerie de Nice. Les artistes s'en sont emparés avec une conscience teintée de résignation.
"Incapacité", "désarroi", "désespoir"… L’édition 2016 du Festival d’Avignon ne s’annonçait pas particulièrement optimiste. Son directeur Olivier Py avait décidé de consacrer cette grand-messe du sixième art à "l’impossibilité politique". Un thème qui, après l’attentat de Nice, le 14 juillet, a pris une signification particulière. Comment les artistes se sont-ils emparés du sujet ? La question a été posée à certains d’entre eux.
Installé sur les gradins de la Chapelle des Pénitents blancs, un lieu pensé pour sensibiliser les enfants au théâtre pendant la durée du Festival, Olivier Py s’explique avec son lyrisme habituel, désormais teinté d’une certaine forme de réalisme. "L’impossibilité politique, c’est la difficulté aujourd’hui d’être un homme politique qui ne soit pas politicien et c’est l’incapacité du champ politique à proposer au peuple une forme de transcendance collective. Mais c’est surtout le désarroi de la population". Alors, que faire ? Que faire quand on est le directeur de l’un des festivals de théâtre les plus importants du monde, fréquenté chaque année par 170 000 personnes et dont la tradition depuis sa création en 1947 par Jean Vilar est éminemment engagée ? "Continuer d’exister, déjà", répond le directeur. Il le sait : les utopies théâtrales ne suffisent pas à changer le visage du monde politique. Mais Olivier Py est aussi très conscient de l’importance concrète et locale de son festival qui fait vivre une personne sur quatre à Avignon et rapporte quelque 25 millions d’euros par an à la ville et sa région. D’autant que le Festival d’Avignon n’est pas seulement une économie, c’est aussi un brassage d’idées. L’ancien directeur du Théâtre de l’Odéon est persuadé que c’est par cette collectivité d’écoute et d’échanges que la politique reprendra sens dans la cité. C’est d’ailleurs ce qu’il exprime au moment de partir, après quelques secondes de réflexion : "Quand on ne sait pas, il faut aller au théâtre. Ce sera toujours un allié extraordinaire".
"Le théâtre ne peut pas prendre le relais du politique"
Le théâtre serait-il la solution aux maux de la politique ? Pour Madeleine Louarn, metteuse en scène, ancienne éducatrice et actuelle présidente du puissant Syndeac (Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles), rien n’est moins sûr. Alors qu’elle propose cette année au Festival "Ludwig, un roi sur la lune", une pièce sur l’incapacité à régner du Roi Louis II de Bavière interprétée par des comédiens handicapés, Madeleine Louarn n’est absolument pas persuadée que le théâtre et les arts en général puissent être un moyen de pallier "l’impossibilité politique" dont parle Olivier Py. Selon elle, "le théâtre ne peut pas prendre le relais de la politique" car "ce ne sont pas des choses permutables, et chacune est indispensable à son endroit". "L’utopie et le rêve sont des moteurs essentiels, mais ils ne peuvent suffire", poursuit-elle, avant de laisser son engagement syndical prendre le pas en ajoutant : "Pour avancer, il faut être politiquement et concrètement présent sur le terrain pour défendre les droits de chacun".
"Ludwig, un roi sur la lune"
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Reste que la jeunesse, très présente à Avignon cette année (70 % des artistes invités ont moins de 40 ans et ne sont encore jamais venus), ne croit plus au politique et le dit. Parfois avec violence. David Fukamachi Regnfors, un jeune acteur suédois présent au Festival pour "Tigern", une fable sur l’immigration et l’incapacité européenne à trouver une solution humanitaire viable, l’exprime ouvertement : "Il est désormais impossible d’être optimiste quand on voit ce qu’il vient de se passer en France, à Nice. Et même en sortant du contexte de cet événement dramatique, il y a trop peu de choses qui vont dans le bon sens". Pour autant, si une certaine révolte lui semble "légitime", et s’il "comprend le désespoir de certains", l’étoile montante du cinéma nordique ne pense pas qu’il faille arrêter de croire en la politique, tout comme Åsa Persson, qui joue à ses côtés sur scène dans la pièce de Lars Norén, "20 November". Selon elle, abandonner la politique serait extrêmement dangereux, "parce que c’est quand on arrête d’y croire que les extrémismes gagnent du terrain".
La politique, origine et solution de nos maux, dans une société ou l’art ne peut plus suffire à faire avancer le siècle ? Certainement. Mais si le théâtre ne peut manifestement pas pallier "l’impossibilité politique", il peut être "le lieu de la conscience citoyenne" comme le dit Olivier Py. "Une expérimentation utopique du vivre ensemble", à laquelle la politique serait bien inspirée de s’intéresser.