Pavlograd, Ukraine – À Pavlograd, ville ukrainienne située à moins de 90 km du front avec la Russie, la guerre ne laisse aucun répit. Les habitants racontent leur quotidien sous les bombes, entre lassitude et détermination. Entre les critiques contre Trump, les rumeurs sur TikTok et les frappes contre les civils, France 24 a recueilli les témoignages de ceux qui "refusent de plier".
Les visages sont fermés, les traits tirés. Dans les rues de Pavlograd, ville de l’oblast [région, NDLR] de Dnipropetrovsk, l’atmosphère est pesante. Située à moins de 90 km de la ligne de front avec la Russie, la ville ukrainienne vit au rythme de la guerre. Attaques de drones, frappes de missiles sont désormais incessantes. Les alertes aussi.
"On est ravis, ils nous bombardent tout le temps", ironise Valentyna, assise sur un banc, en attendant son bus. La sexagénaire ne souhaite pas parler de "politique " mais elle tient à exprimer sa lassitude. "Je pense qu’il est temps que cette guerre se termine. Il faut s’asseoir à la table des négociations."
Raïssa, installée juste à côté, l’interrompt. "Mais avec qui négocier ?", lance la retraitée au visage rond. Valentyna plussoie. "Poutine dit qu’il veut prendre la moitié de l’Ukraine mais on sait très bien que si on lui donnait, il voudrait prendre le reste aussi." Les deux femmes refusent d’entendre parler d’occupation russe. Même si elle permettait d’arrêter la guerre. Le prix serait trop lourd à payer : "Non, non, on veut vivre en Ukraine".
Valentyna avoue penser du "bien et du mal " du président Volodymyr Zelensky, mais elle dénonce les attaques incessantes de Donald Trump. Depuis son retour à la Maison Blanche en janvier 2025, le président américain reproche à son homologue ukrainien tantôt d’être à l’origine du conflit, tantôt d’être un obstacle à la paix. Donald Trump l’a même qualifié de "dictateur sans élection" alors que tout scrutin est interdit en temps de guerre par la loi ukrainienne. À maintes reprises, Volodymyr Zelensky a évoqué la possibilité de modifier le texte, mais selon un sondage récent, 71 % des Ukrainiens s’opposent à cette idée. Le 10 octobre, le président américain a de nouveau affirmé que les Ukrainiens devaient "se doter d’un nouveau dirigeant qui peut parvenir à un accord". Une aubaine pour l’ennemi russe.
"Trump est un clown"
"Trump est une marionnette. C’est vraiment un clown, lance Valentyna, sourire aux lèvres. À midi, il dit une chose, le soir une autre, puis encore une autre. Il est vraiment trop vieux ! Il faut rappeler une chose : on n’a pas attaqué la Russie. C’est eux qui nous ont attaqués ".
Valentyna semble ravie de pouvoir parler. Mais surtout d’être écoutée. Elle évoque le lourd tribut déjà payé par l’Ukraine mais aussi par l’ennemi. "Combien de nos enfants ont déjà été sacrifiés ? interroge la retraitée au regard bleu clair, à peine dissimulé par une large casquette. Et la Russie, combien en a-t-elle perdu ? Poutine ruse pour faire venir des hommes du monde entier. Il leur donne un passeport, la nationalité russe puis les envoie se faire massacrer en Ukraine. Peut-être que ces personnes n’avaient pas l’intention de faire la guerre ?".
Nord-Coréens, Colombiens, Africains… Près de cinq ans après le début de l’invasion à grande échelle de l'Ukraine, la Russie a fait le choix de se tourner vers l’étranger pour renflouer son armée. Ces hommes, recrutés avec la promesse d’un poste loin du front, finissent en chair à canon, selon un rapport de l’ONG Amnesty international.
Soudain, un petit bus freine bruyamment. En un clin d’œil, Raïssa disparaît. Depuis la recrudescence des attaques russes sur les cibles civiles, la population de la ville, située à 500 km au sud-est de Kiev, tente d’éviter – autant que possible – de traîner dans le centre-ville. Il y a dix jours, un centre commercial a été ciblé par un drone faisant au moins cinq morts et 67 blessés, dont des enfants.
Une alerte vient justement d’être lancée. Les habitants de Pavlograd reçoivent en temps réel, comme ceux de tous les oblasts ukrainiens, des notifications sur leurs téléphones pour les informer des attaques en cours : drone Shahed, missiles, bombes guidées. Des sirènes retentissent également dans les villes ciblées.
Alors que Valentyna semble impassible, les passants se précipitent vers l’abri le plus proche. Certains attendent dans l’entrée pour conserver du réseau téléphonique, d’autres dévalent les escaliers. La présence d’une équipe de journalistes, même français, fait monter la tension d’un cran. Une dame nous interpelle. La caméra, dit-elle, peut aider les Russes à cibler le refuge.
Dans une ville bombardée jour et nuit, sans relâche, la guerre est aussi informationnelle. Et les infox sont difficiles à battre en brèche. Même l’uniforme vert kaki, pourtant synonyme de défense, peut aussi mener à une forme de méfiance. Diviser pour mieux régner, comme le dit l’adage. Plus qu’une stratégie, une "politique d’État" pour semer le chaos selon Valentyn, membre de la 200e brigade Symon Petlioura. Le soldat nous a donné rendez-vous dans un parc, loin du centre-ville. Trop dangereux pendant une alerte rouge, même pour les militaires.
"La Russie frappe délibérément les cafés et les centres commerciaux dans le but de terroriser la population. Il ne s’agit pas juste de cibler des civils. D’abord, ils veulent les pousser à quitter les lieux pour empêcher l'économie de fonctionner, explique le trentenaire, membre d’une unité de guerre électronique. Ensuite, c’est une façon d’encourager la population à s’en prendre à nous en nous faisant porter la responsabilité de ces attaques ".
Retour en centre-ville. Nouvelle alerte, nouvel abri. Bien moins accueillant que celui qui jouxte le centre commercial Kub. L’odeur est pestilentielle, mélange de chien mouillé et de renfermé. Personne ne semble dérangé. Natalia se tient un peu à l’écart. Elle admet ne plus trop savoir quoi penser de "tout ça". "La guerre a commencé bien avant l’arrivée de Zelensky, souligne l’élégante sexagénaire au brushing impeccable. Si nous recevions davantage d’aide, la situation serait différente. En réalité, l’Ukraine se bat pour l’Europe."
L’alerte est de courte durée. Natalia, les bras chargés de courses, s’engouffre vers la sortie. "Vous savez, je n’ai plus confiance en personne. Je ne saurais pas pour qui voter s’il y avait une élection présidentielle. Sur TikTok, on dit que les futurs candidats sont pro-russes."
"Poutine pense qu'il peut nous briser"
Le long de la route principale de Pavlograd, quelques véhicules rappellent la présence massive de soldats. La ville est un centre stratégique où transitent les troupes et le matériel notamment en direction du Donbass dont environ 11 % reste sous contrôle ukrainien.
"La situation se détériore mais je ne vois pas les gens se décourager. Au contraire, tout le monde se serre les coudes et fait tout ce qu’il faut pour ne pas se laisser abattre, confie un soldat, sous couvert d’anonymat. Poutine pense qu’il peut nous briser de cette manière."
Quand on l’interroge sur le président Zelensky, la réponse est sans appel. "Écoutez, nous avons déjà élu un président, et nous avons vu ce qu’il fait : il n’a pas attaqué la Russie, explique-t-il avec fermeté. Si on parle de corruption, pensez-vous vraiment qu’il [Poutine] cessera de nous lancer des bombes s’il n’y a plus de corruption ? J’en doute fort. Le fond du problème ne changera absolument pas. La Russie tente de nous détruire en tant que nation ukrainienne, pas juste pour modifier notre paysage politique."
