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Les prévenus interpellés lors des manifestations du 17 octobre ont défilé mardi dans le box du tribunal judiciaire de Paris, jugés notamment pour violences contre agents, rébellion ou recel, dans un climat électrique, après les propos du ministre de la Justice appelant à l'"extrême fermeté" de la justice.

Un homme court en marge d’une manifestation émaillée de violents affrontements et de pillages, le 17 octobre 2026 à Paris. © Kiran Ridley, AFP

Au tribunal judiciaire de Paris, une foule compacte attend patiemment devant une salle, une demi-heure avant le début de l'audience. "Vous êtes pressés, vous !", lance, amusé, un policier en direction des chefs de file. "Vous avez raison, il n'y aura pas de place pour tout le monde."

Ce mardi 20 octobre, de nombreux journalistes, étudiants ou simples curieux ont fait le déplacement en début d'après-midi pour assister au jugement des personnes interpellées lors des manifestations du 17 octobre. Un processus débuté la veille, mais principalement pour les manifestants arrêtés en amont de l'événement, notamment pour port d'armes.

Pour faire face à l'afflux de prévenus – 2 513 personnes ont été placées en garde à vue pour la seule journée du 17 octobre, selon les autorités –, un dispositif spécial a été mis en place : quatre salles de comparution immédiate ont été ouvertes simultanément, contre une ou deux en temps normal, et un "filtrage supplémentaire" a été instauré à l'entrée du tribunal pour éviter tout potentiel débordement, confie un policier.

En préambule des audiences, un groupe réunissant plusieurs collectifs d'avocats est venu adresser un message à la présidente : il proteste contre la gestion des manifestations et fustige "la répression comme seule réponse".

"Notre rôle d'avocat est de refuser l'ingérence d'un ministre qui voudrait guider votre plume dans les jours à venir", s'indigne Me Arié Alimi. En cause, la consigne d'"extrême fermeté" donnée par Gérald Darmanin le même jour, lors de sa visite au tribunal judiciaire de Lille. Le garde des Sceaux s'était félicité dans la matinée de l'incarcération de 149 casseurs et pilleurs, tout en affirmant que plus de 800 personnes avaient été "déférées devant un tribunal" pour y être jugées.

Le tribunal judiciaire de Paris le 20 octobre 2026, avant le début des comparutions immédiates. © David Rich, France 24

"C'est ça, les armes ? Un masque et un fumigène ?"

Dans la salle de comparution immédiate, le premier prévenu fait son entrée : Victor B., silhouette longiligne en tee-shirt et jean noir, cocard sous l'œil gauche. Cet étudiant en audiovisuel de 21 ans, originaire de Sartrouville, en région parisienne, est accusé d'avoir participé à ériger des barricades au sein d'un groupement de plusieurs centaines de personnes et d'avoir jeté des pavés et autres projectiles sur les forces de l'ordre en criant "Acab", acronyme anglais signifiant "Tous les flics sont des bâtards". Dans le procès-verbal, les policiers qui l'ont interpellé l'ont présenté comme "très hostile et violent".

D'une voix frêle, l'intéressé décrit une réalité tout autre : il affirme être venu manifester avec sa copine, l'avoir perdue dans la foule puis avoir pris peur lors d'une charge de CRS. Il dit ensuite avoir chuté au sol, puis avoir été roué de coups par les policiers et matraqué à plusieurs reprises à la tête. "Le médecin a constaté des 'lésions superficielles'", indique la présidente.

"Je n'ai jamais lancé de pavé ni crié 'Acab'", affirme-t-il. Et la barricade ? Le jeune homme explique avoir simplement décalé une planche de bois qui se trouvait sur un feu de poubelle. Interpellé avec un fumigène à goupille, il affirme avoir voulu utiliser cet objet avec des amis qui avaient apporté leur caméra pour faire un court-métrage. "Il aurait fallu un peu plus de réflexion, non ?", interroge la présidente. "Je ne l'aurais jamais lancé sur les CRS", balbutie-t-il.

Son père, présent dans la salle, est invité à dire quelques mots. "C'est un bon garçon. Je ne sais pas ce qu'il fait là. À vrai dire, je suis assez consterné", déplore-t-il. Victor verse une larme.

La procureure souligne pour sa part "la préparation et la détermination du prévenu", venu masqué avec une arme, et sollicite une condamnation, malgré son casier vierge : cinq mois d'emprisonnement sous mandat de dépôt.

Son avocat affirme qu'il a été "au mauvais endroit au mauvais moment". Il assure que son client est venu manifester de manière pacifique. "C'est ça, les armes ? Un masque et un fumigène ? Qu'on aille arrêter tous les supporters de foot !", assène-t-il, avant de demander la relaxe.

Arrêté baskets aux pieds, avec l'antivol

Viennent ensuite le tour de Lamine B. et de Sofiane R., âgés de 38 et 34 ans. Les deux amis sont accusés de vols en réunion et de dégradations sur l'espace Louis Vuitton au Printemps, boulevard Haussmann. Tous deux ont été retrouvés le 18 octobre à 7 h du matin dans le magasin qui avait été forcé dans la nuit. Fait cocasse, le second portait alors une paire de baskets de la marque de luxe ainsi qu'une veste noire sur le dos, encore équipés de leurs antivols. Ce dernier, qui reconnaît le vol, refuse de s'exprimer.

Son ami, lui, réfute. Il affirme avoir voulu acheter des vêtements pour ses enfants et s'être retrouvé enfermé dans le magasin contre son gré. Faute de pouvoir sortir, il serait allé aux toilettes pour fumer. Il dit s'être alors mis à boire, beaucoup, des bouteilles de whisky et de vodka qu'il avait apportées et ne plus bien se souvenir de la suite. "Vous emportez des bouteilles pour acheter des choses pour les enfants ?", lui demande la présidente. "Ils nous ont laissés entrer avec !", rétorque-t-il.

Il assure ensuite être allé de lui-même vers une personne de la sécurité au petit matin après avoir tenté de joindre la police par téléphone à deux reprises, sans y parvenir.

La présidente revient alors sur le parcours cabossé de Lamine, 22 mentions au casier pour des faits de violence, vol, rébellion, outrage ou encore conduite sans permis. Ce père de cinq enfants – bientôt six – admet un petit "problème d'alcool". Il met surtout en avant son nouvel emploi : travailleur en intérim dans le bâtiment, depuis deux mois. Son ami Sofiane, cariste pour Amazon depuis un an, a lui aussi un casier mais assure qu'il se tenait à carreau depuis sa sortie de prison en 2018.

Le procureur décrit deux personnes ayant cédé à l'appât du gain, "tentées de profiter des tristes évènements" du week-end, et réclame des peines individualisées. Leur avocat résume l'épisode à un "rêve éveillé" de deux personnes "essayant les vêtements et les fauteuils" de la marque de luxe. Il plaide la relaxe.

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Image de couverture : © France 24

"Je les ai trouvés par terre"

Dans le box des accusés, les prévenus défilent et se voient poser à chaque fois la même question de la présidente en préambule : "Souhaitez-vous être jugé immédiatement ?"

Au terme de leur garde à vue, les prévenus doivent être présentés à un juge dans les 20 heures. Mais certains demandent plus de temps pour préparer leur défense, comme Blairda M., accusé de faits de violence en marge des manifestations. L'enjeu est alors de savoir s'ils doivent être incarcérés ou remis en liberté en attente de l'audience.

L'avocat de Blairda fait valoir que le prévenu est intégré et travaille. La procureure réclame quant à elle la détention provisoire au vu de la gravité des faits qui lui sont reprochés.

D'autres souhaitent être jugés immédiatement mais leur avocat est introuvable, occupé dans l'une des autres salles d'audience. C'est le cas de Moustafa D., finalement jugé en fin de journée. Le jeune homme de 18 ans, qui suit une formation de chef de chantier et au casier judiciaire vierge, est accusé de jets de projectiles contre agents, de rébellion et de recel. Il a été arrêté en possession de sept paires de lunettes de soleil et d'un tee-shirt Nike. Il nie les violences, dit s'être débattu lors de son arrestation car il ne pouvait pas respirer et affirme avoir innocemment ramassé les lunettes et le tee-shirt.

"Je les ai trouvés par terre, je ne savais pas que c'était du vol", lance-t-il.

"Autour de vous, c'est le chaos, et vous voyez ça ?", interroge la présidente. "Les lunettes, vous savez bien qu'elles viennent d'un magasin pillé ?", poursuit-elle. Il acquiesce discrètement. Là encore, au vu des accusations, la procureure requiert une peine de prison ferme.

Vient alors le temps des délibérations. La salle se vide. Dans le couloir, un homme fait les cent pas. Il cherche désespérément son fils, un jeune majeur lui aussi arrêté pendant le week-end, dans le quartier des Halles. "Une amie à lui m'a dit qu'il s'était fait embarquer. J'ai dû harceler les commissariats pour savoir qu'il allait être déféré aujourd'hui. Je comprends que la police reçoive beaucoup d'appels, mais quand même !", s'agace-t-il. Une avocate tente de lui venir en aide, sans grand succès.

Dans la salle d'audience, les juges sont de retour pour rendre leurs décisions. Reconnus coupables, Victor B., l'étudiant en audiovisuel, et Moustafa D., l'apprenti chef de chantier, écopent respectivement de six et de dix mois de prison avec sursis, sauvés par leurs casiers vierges. Dans le cadre de l'"affaire Louis Vuitton", Lamine B. est condamné dix mois d'emprisonnement en semi-liberté, qui lui permettront de "continuer à travailler la journée" tout en dormant en prison, souligne la présidente.

Son ami Sofiane est lui condamné à six mois sous bracelet électronique. Une prochaine audience au civil aura lieu pour juger du préjudice financier pour la marque de luxe française.

Enfin, Blairda a évité la détention dans l'attente de son jugement. Placé sous contrôle judiciaire, il devra cependant se rendre chaque semaine au commissariat, jusqu'à son audience.