En associant dans son discours La France insoumise à l’ultragauche, le gouvernement accuse le parti d’être à l’origine du mouvement lycéen et des scènes de chaos observées le 17 octobre en France. Mais cette rhétorique est à la fois mise à mal par des révélations de Mediapart et les spécialistes de l’ultragauche, qui contestent tout lien entre cette mouvance et LFI.
D’un côté un gouvernement qui tire à boulets rouges sur La France insoumise depuis plusieurs semaines. De l’autre, des faits et des révélations qui le contredisent. Depuis les événements du samedi 17 octobre, lors desquels les forces de l’ordre ont été totalement débordées, l’exécutif cherche des coupables et accuse LFI d’être responsable du chaos. Mais en allant toujours plus loin dans ses attaques visant Jean-Luc Mélenchon, le Premier ministre Sébastien Lecornu, désormais accusé de manipuler la vérité, pourrait voir sa stratégie se retourner contre lui.
Le site Mediapart a publié lundi soir une enquête dans laquelle le média en ligne cite notamment un commissaire du renseignement territorial affirmant qu'il lui est demandé "texto d'écrire que c'est LFI qui est derrière le mouvement alors que c'est objectivement faux de l'avis général des RT [renseignements territoriaux, NDLR]".
"J’ai été très étonné par ces accusations concernant LFI qui serait responsable du chaos de samedi et des saccages", témoigne également dans Mediapart un responsable national d’un syndicat de police. "Je ne vois pas ce qu’a à voir LFI dans l’histoire de ce fiasco. C’est dangereux de politiser ainsi un échec aussi grossier et surtout de ne pas en assumer l’entière responsabilité", ajoute-t-il, précisant qu’il "ne porte pas LFI dans [son] cœur".
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RéessayerPour le coordinateur national de LFI, Manuel Bompard, il s'agit tout simplement d'un "scandale d'État". Le député a annoncé qu'il allait saisir la Cour de justice de la République, compétente pour juger les ministres, contre Laurent Nuñez, ministre de l'Intérieur.
Ces accusations ont toutefois été balayées par le Premier ministre devant l'Assemblée nationale, mardi après-midi, lors des questions au gouvernement. Il a démenti que la police "se livre à du renseignement politique". "C'est faux" et "il est impensable qu'un gouvernement puisse donner de pareilles instructions", a-t-il martelé.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que Sébastien Lecornu ne cesse de s’en prendre aux insoumis depuis le début du mouvement lycéen. Celui-ci serait une "manœuvre organisée par LFI et ses proxys de l’ultragauche", avait-il notamment affirmé le 1er octobre, en citant justement une note des services de renseignement intérieur.
Depuis samedi, le même refrain se poursuit. "La réalité, c'est qu'il y a une nébuleuse d'extrême gauche dans laquelle La France insoumise occupe une place importante, et dans laquelle il y a des gens, des groupuscules qui sont sur un agenda de violence. (…) C’est désormais le moment de choisir son camp. Soit on est dans le camp de la République, et donc des forces de l’ordre (…), soit on est du côté des casseurs", a lancé le Premier ministre.
L’ultragauche, une mouvance qui s’en prend à des symboles
Dimanche, c’était au tour d’Emmanuel Macron d’évoquer dans un premier temps "des factieux, issus de groupuscules d'ultragauche" puis d’affirmer que "tous ceux qui aujourd'hui vous expliquent que l'urgence est d'aller dans la rue, de manifester, de créer le désordre, n'ont qu'un but : abîmer la République et voler le débat" de l’élection présidentielle.
Lundi, Sébastien Lecornu allait encore plus loin en accusant le "mouvement de l'ultragauche" de vouloir "organiser un désordre (...) profond dans le pays jusqu'à l'élection présidentielle". "Il y a toute une nébuleuse qui peut s'activer pour même remettre en cause le calendrier de l'élection présidentielle et la tenue de l'élection présidentielle", a-t-il affirmé, sans étayer ses accusations ni donner davantage de détails sur les informations en sa possession.
Au-delà de la crédibilité des propos tenus par l’exécutif, qui est remise en cause par les révélations de Mediapart, cette succession de déclarations "pose problème" car "l’exécutif sème la confusion entre La France insoumise et l’ultragauche, en laissant penser que c’est la même chose", déplore Isabelle Sommier, spécialiste des mouvements sociaux et autrice de "Violences politiques en France" (Presses de Sciences-Po, 2021).
"L’ultragauche est un terme qui est utilisé par les renseignements territoriaux depuis 2006 et le mouvement anti-CPE. Il rassemble différentes mouvances ayant des idéologies distinctes : les autonomes, les anarchistes et les antifascistes", détaille la chercheuse, qui souligne que l’ultragauche "a le vent en poupe depuis dix ans". Les renseignements estiment à environ 5 000 le nombre de militants fichés "ultragauche".
"Ils sont bel et bien présents lors des manifestations, poursuit Isabelle Sommier. Ils utilisent la tactique du ‘black bloc’ en allant au contact de la police et s’en prennent aux symboles du capitalisme comme les banques et les assurances ou les symboles de l’État, mais ils ne visent pas des commerces de proximité."
Une source aux renseignements confirme cette analyse et assure à l’AFP que "l’ultragauche" et "l’extrême gauche radicale" étaient en pointe lors des débordements de violence survenus samedi en France, sans toutefois être à l’origine des pillages, qui ont, eux, été l’œuvre d’un "mix" de personnes répondant par opportunisme à "des appels sur les réseaux sociaux".
Sous le vocable "extrême gauche radicale", les services de renseignement décrivent des militants qui font "des actions de terrain violentes" selon un "procédé bien défini". Des organisations ou partis comme le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) et Révolution permanente (RP) sont classés dans cette catégorie par les renseignements, mais pas La France insoumise.
C'est cette "extrême gauche radicale", selon la même source, qui a formé le 17 octobre des petits groupes mobiles partout dans la capitale pour des déambulations sauvages.
"Aucun rapport entre ces univers de l’ultragauche et LFI"
Les services soulignent que "l'ultragauche" et "l'extrême gauche radicale", "ce n'est pas la même chose" pour autant, même si samedi, les uns et les autres se sont rejoints et portent une responsabilité dans les prises à partie des forces de l'ordre et des symboles de l'État comme les mairies.
Le profil de l’homme de 34 ans interpellé, mardi, en Haute-Vienne, dans le cadre de l’enquête sur l’incendie volontaire de la mairie de Limoges correspond à cette description : il est fiché S pour son appartenance à l’ultragauche et est connu de la police pour des faits de violences sur personne dépositaire de l’autorité publique, selon une source policière citée par l’AFP.
Mais il n’y a "vraiment aucun rapport entre ces univers de l’ultragauche et LFI", insiste Isabelle Sommier. "Les mouvances d’ultragauche sont très loin du jeu institutionnel et électoral, et ont un mode de fonctionnement très horizontal, alors que La France insoumise joue le jeu démocratique et fonctionne avec un chef en haut de la pyramide", décrit-elle.
Le rapport à LFI est d'ailleurs une source de tension au sein des partis d'extrême gauche. Le NPA a ainsi connu une scission en 2024 entre les partisans d'une alliance avec LFI, désormais représentés au sein du NPA-L'Anticapitaliste (NPA-A), et les opposants à un tel rapprochement, réunis sous la bannière du NPA-Révolutionnaires (NPA-R).
De son côté, le gouvernement s’est justifié, mardi après-midi, en mettant en avant "le trait d'union", "réel" à ses yeux, entre La France insoumise et certains groupuscules d'ultragauche. "Vous avez un député qui est membre de La Jeune Garde dans vos rangs", a rappelé le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, en référence à l'élu du Vaucluse, Raphaël Arnault.
"LFI a effectivement noué des liens avec certains antifas, mais cela reste marginal, juge Isabelle Sommier. D’autres groupes antifas ont contesté le choix de La Jeune Garde et ont affiché leur désaccord."
"Trouver un bouc émissaire"
Taper sur LFI est une stratégie récurrente des gouvernements d’Emmanuel Macron depuis 2017. Mais les accusations portées contre les insoumis semblent cette fois-ci avoir davantage de mal à convaincre.
Plusieurs personnalités pourtant très critiques de Jean-Luc Mélenchon ont ainsi pris la défense de LFI ces derniers jours. "La France insoumise a plein de défauts (…) mais enfin, ce n’est pas eux qui ont cassé, ce n’est pas vrai. (…) Ce qui s’est passé dans Paris ce week-end, c’est l’État qui a été défaillant", a notamment dénoncé le maire de la capitale, Emmanuel Grégoire, lundi matin sur France Inter.
"On a le droit de contester LFI mais, dans une démocratie, on ne manipule pas la vérité pour éliminer un opposant", a renchéri le patron du Parti socialiste, Olivier Faure.
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Accepter Gérer mes choix"Le gouvernement est acculé parce qu’il a gravement échoué sur sa mission première : garantir la paix civile. Or, on voit bien qu’il essaie de trouver un bouc émissaire, mais le pays retient surtout que c’est un échec du ministre de l’Intérieur et qu’il est toujours en place", analyse le politologue Bruno Cautrès, chercheur au Centre de recherches politiques de Sciences-Po (Cevipof).
Peu importe si sa stratégie risque de se retourner contre lui, Sébastien Lecornu persiste et signe. Interpellé par la cheffe de file de La France insoumise à l'Assemblée nationale, Mathilde Panot, sur le fait qu'il n'avait "pas eu un mot" pour les manifestants mutilés, le Premier ministre a répondu : "Votre agenda politique d'installer la violence et le chaos est bel et bien là. Vous avez choisi votre camp, c'est le camp de la honte !"
