De notre envoyé spécial à Tel Aviv, – Depuis 2023, Israël enregistre une fuite des cerveaux sans précédent. À l’approche des élections du 27 octobre, de nombreux diplômés envisagent de quitter le pays si la coalition de droite et d'extrême droite conduite par Benjamin Netanyahu reste au pouvoir. Reportage.
L'impressionnant campus de l'université de Tel-Aviv se prépare à la rentrée universitaire. À la terrasse de la caféteria, des étudiants s'embrassent parmi des groupes de soldats venus visiter le musée du Peuple juif.
Dans son bureau, l'économiste Itai Ater ne cache pas son opposition déterminée au gouvernement de Benjamin Netanyahu. En février 2026, le chercheur et son équipe ont déclenché une polémique en publiant une étude, basée sur des statistiques du gouvernement, montrant que depuis 2023, 50 000 diplômés israéliens quittent le pays chaque année.
Une fuite des cerveaux sous le gouvernement Netanyahu
Ces Israéliens qui émigrent sont pour beaucoup médecins ou ingénieurs : 80 % d'entre eux ont moins de 40 ans et ont des hauts revenus. "Pour nous, il est clair qu'une telle hausse ne peut s'expliquer que par un événement survenu en Israël. On constate une forte hausse des départs dès l'été 2023, donc avant le 7-Octobre. Et nous attribuons le point de départ de ce phénomène au projet de réforme judiciaire lancé par le gouvernement Netanyahu en janvier 2023 [visant à limiter les pouvoirs de la Cour suprême et de permettre au gouvernement de nommer les juges, NDLR]".
Selon lui, cette fuite des cerveaux n'est pas motivée par des raisons économiques ou par la diminution des crédits alloués aux services publics, à la recherche ou à l'innovation. Elle est avant tout une réaction à la situation politique.
"Regardez ce qui s'est passé en Israël ces quatre dernières années. C'est de la folie : le 7-Octobre, les guerres au Liban et à Gaza, le rappel des réservistes, la menace iranienne... Et en plus ce gouvernement alloue des sommes colossales aux juifs ultra-orthodoxes. Alors, vous êtes laïc, vous faites votre service militaire, vous payez des impôts et beaucoup se demandent s'ils veulent encore élever leurs enfants ici, en Israël"
Un pays devenu "fou"
Itai Ater ne cache pas son engagement politique marqué à gauche et veut alerter l'opinion publique sur les conséquences de cette fuite des cerveaux. "L'économie israélienne dépend énormément du capital humain. Nous ne disposons pas de ressources naturelles ou de pétrole contrairement au Venezuela ou à l'Iran. (…) En tant que citoyen et en tant qu'économiste, je souhaite qu'Israël redevienne un pays sensé, un pays normal".
Le chercheur ajoute qu'avec la détérioration de l'image d'Israël dans le monde ils sont "victimes de nombreux boycotts dans le milieu universitaire". "Des programmes de recherche sont interrompus parce que nous sommes israéliens".
Si 150 000 diplômés ont déjà fait leurs valises depuis 2023, une victoire de la droite et de l'extrême droite ultra nationaliste aux élections du 27 octobre pourrait, selon lui, entraîner de nouveaux départs.
Si la coalition au pouvoir est reconduite, Tamar*, 32 ans, cheffe de produit dans une entreprise spécialisée dans l'IA, envisage sérieusement, avec son mari et son fils d'un an, de quitter le pays. "Les guerres sans fin, l'influence du suprémaciste juif Itamar Ben-Gvir à la tête du ministère de la sécurité nationale, les mensonges de Benjamin Netanyahu", lui sont devenus insupportables, explique-t-elle.
"Avec la guerre, je ne dors plus. Mon mari a effectué plus de 400 jours de réserve dans l'armée ces trois dernières années et je suis très en colère contre le gouvernement qui permet aux ultra-orthodoxes de ne pas faire leur service militaire. Je ne reconnais plus le pays dans lequel j'ai grandi. Et pourtant, la famille de ma mère vit à Jérusalem depuis quatorze générations", ajoute-t-elle tristement.
"Ce gouvernement fait tout pour nous diviser"
Alors que élections approchent, les Israéliens restent traumatisés par l'attaque inédite du Hamas il y a trois ans. Entre ceux qui ne cessent de réclamer vengeance et ceux qui veulent comprendre comment un tel acte a pu survenir, le dialogue semble rompu. La droite et l'extrême droite utilisent sans cesse un discours messianique et religieux pour disqualifier quiconque s'oppose à elles.
Lors des commémorations cette année du massacre du 7-Octobre commis par le Hamas dans le sud d'Israël, un journaliste de la chaine Channel 14, qui soutient de manière très agressive le gouvernement Netanyahu, a fait scandale en demandant à des proches d'ex-otages israéliens détenus dans la bande de Gaza de s'excuser auprès du gouvernement.
Ce polémiste, Yinon Magal, visait les auteurs d'un livre collectif publié en 2024, "Mr Abandon, l'héritage de l'homme qui a abandonné les otages" dans lequel des proches des familles reprochent au Premier ministre sa gestion de la question des otages.
Sur un plateau de télévision, le journaliste avait qualifié les auteurs de cet ouvrage de "personnes les plus méprisables d'Israël". La sœur de Yarden Bibas, l'un des otages dont la femme et les deux enfants sont morts en captivité, lui a répondu en ces termes : "Ces propos s'inscrivent dans le cadre d'une campagne délibérée d'incitation à la haine et distille le venin de la division dans le seul but est de maintenir au pouvoir celui qui, à ce jour, refuse d'assumer la responsabilité du plus grand échec que nous n'ayons jamais connu".
Les "libéraux" dans le viseur de la droite
Dans cette atmosphère toxique, Tamar estime ne plus savoir "où va [son] pays" et envisage un départ à l'étranger si le même gouvernement est reconduit. "J'aime mon pays mais c'est devenu insupportable et je me renseigne pour aller travailler pour mon entreprise dans leurs bureaux aux États-Unis ou en Europe. Je sais que ça ne sera pas facile parce que ce gouvernement a démoli nos relations avec le reste du monde. J'ai de la famille qui vit au New Jersey et qui aujourd'hui a peur de dire qu'ils sont juifs. Si je pars, j'espère que ce sera pour quelques années et pas pour toute la vie. Je n'ai pas peur que l'on me traite de traitre parce que mon mari et moi avons fidèlement servi dans l'armée".
Comme beaucoup d'Israélien, Tamar est effrayé par la brutalité du gouvernement Netanyahu qui ne cache pas sa haine des "Libéraux de Tel Aviv".
"Je crains d'élever mon fils dans un pays qui n'adhère plus à des valeurs libérales, où un petit nombre de fanatiques religieux contrôle tout", dit-elle ajoutant qu'aujourd'hui, en Israël, "se dire de gauche est devenu un gros mot. Moi je veux vivre dans un état démocratique".
Maya*, médecin généraliste de Tel Aviv, dont le mari travaille également dans le secteur de la Tech, est arrivée à la même conclusion que Tamar.
"Ces quatre dernières années, il y a eu le 7-Octobre, les missiles iraniens qui sont tombés sur Tel Aviv" explique cette mère de 3 jeunes enfants dont le dernier est presque né dans un abri, lors d'un bombardement. "Avec la guerre et la mobilisation des réservistes, on manque de personnel dans le secteur de la santé, de l'enseignement et de la petite enfance. Je sens la violence s'insinuer partout, c'est complètement fou" explique-t-elle dans un espace branché de coworking.
Intimidation et violence
Pour elle, le chef d'orchestre de la polarisation extrême de la société israélienne n'est autre que Benjamin Netanyahu, déjà Premier ministre lorsqu'elle était en CM2 (elle a aujourd'hui 42 ans).
Les larmes aux yeux, elle dit craindre pour la sécurité de ses parents qui ont affiché à leur fenêtre leur soutien aux Démocrates, le parti de gauche hériter du Parti travailliste des fondateurs d'Israël. "Ma mère a 73 ans et depuis 4 ans, elle participe à toutes les manifestations contre Netanyahu. Celles contre la réforme judiciaire, celles pour la libération des otages à Jérusalem et elle a été renversé par un policier à cheval. C'est une femme calme, qui veut aider les autres. Et pourtant sa photo a été publiée sur les réseaux sociaux parce qu'en tant qu'avocate, elle a défendu des Palestiniens de Cisjordanie. Je pense que cette campagne a été orchestrée par des gens très puissants".
Maya a séché ses larmes et évoque son projet de départ avec tristesse. "Mon mari a très envie de partir, moi un peu moins. Mais il est très inquiet. Il craint que le résultat des élections provoque des violences en Israël. Je pense qu'il a raison. Même si je ne me vois vraiment pas vivre dans un autre pays, je me renseigne où je pourrai exercer. Après les élections nous allons rendre visite à des amis qui se sont installés au Portugal. Nous réfléchissons aussi à Athènes. Beaucoup d'Israéliens s'y sont installés après le 7-Octobre, c'est proche d'Israël".
Des crimes de guerre sont commis en mon nom
Les premières élections en Israël depuis les attaques du 7-Octobre révèlent une société fracturée par la peur et la colère. La gauche, le centre, la droite et l'extrême droite s'affrontent sur le terrain de l'exemption de service militaire pour les ultra-orthodoxes, le refus de Benjamin Netanyahu de créer une commission d'enquête sur le massacre commis par le Hamas ou encore sur l'inclusion (ou non) des partis politiques représentant les Arabes israéliens dans une future coalition d'opposition.
Maya exprime aussi un profond malaise quand on l'interroge sur la destruction de la bande de Gaza. "J'ai le sentiment qu'en mon nom, avec l'argent de mes impôts, d'horribles crimes de guerre sont commis. C'est quelque chose de très difficile à supporter et même à exprimer. Je ne suis pas prête à cesser de traiter les gens comme des êtres humains en raison du lieu où ils sont nés ou de la langue qu'ils parlent. C'est le chemin qui, moralement, mène à l'enfer. Et puis, les hommes qui font leurs périodes de réserve à l'armée reviennent traumatisés, deviennent violents et sont désespérés parce que leur activité professionnelle s'effondre."
Le 27 octobre, Tamar votera pour Gadi Eisenkot, le principal opposant de Benjamin Netanyahu, ou l'ancien Premier ministre Naftali Bennett tandis que Maya donnera sa voix aux Démocrates de Yaïr Golan. Avec l'espoir de ne pas quitter leur pays.
*Les prénoms de Tamar et de Maya ont été modifiés à leur demande
