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Un groupe se présentant comme composé de "patriotes biélorusses", baptisé "Black Rus", a revendiqué un récent incident à la frontière entre la Biélorussie et la Lettonie. Il affirme que ce n'est qu'un début et promet d'autres actions contre des pays de l'Otan. Mais l'existence même de ce groupe soulève des interrogations, tandis qu'une possible implication des services secrets russes ou biélorusses est évoquée.

Le groupe "Black Rus", qui a revendiqué un incident à la frontière entre la Biélorussie et la Lettonie, est-il une création des services secrets russes ou biélorusses ? © Studio graphique France Médias Monde

Le visage entièrement recouvert, vêtu tout de noir, un homme soutient dans une vidéo de revendication que son groupe est responsable d'un incident à la frontière entre la Biélorussie et la Lettonie, qui a eu lieu dans la nuit du 5 au 6 octobre. Le mouvement en question - le "Black Rus" (Russes noirs) - est inconnu au bataillon.

Surgis de nulle part, ces individus auraient tenté de faire entrer des immigrés clandestins sur le territoire letton début octobre. Puis, après un face-à-face très tendu avec les forces de l'ordre, ces "Black Rus" seraient repartis avant de revenir plus tard dans la nuit pour voler des caméras de surveillance le long de la frontière.

Moscou sur le banc des accusés

L'incident avait suscité un vif émoi en Lettonie, et plus largement dans les pays baltes. Les autorités lettones avaient déjà accusé en juillet la Biélorussie d'instrumentaliser la question migratoire en laissant passer ou en favorisant le franchissement de la frontière entre les deux pays par des immigrés clandestins.

Cette fois-ci, les autorités à Riga ont pointé le doigt vers Moscou, tenu pour responsable de ce nouvel incident qui s'inscrirait dans la campagne de plus en plus agressive d'opérations hybrides menées par la Russie en Europe.

C'était avant la revendication officielle des "Black Rus" - du nom de la région historique de Ruthénie Noire au sud-ouest de la Biélorussie -  qui viennent d'apparaître. La vidéo, mise en ligne le 9 octobre, est d'abord passée inaperçue avant que plusieurs médias en Lettonie et en Ukraine ne la découvrent lundi 13 octobre.

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Image de couverture : Dans la presse © France 24

Les "Black Rus" intriguent. Le groupe n'a aucun passé, mais possède déjà un site internet fourni, des dizaines de vidéos sur YouTube, et TikTok et un compte alimenté quotidiennement sur Telegram. "Cela fait très professionnel", constate Huseyn Aliyev, spécialiste de la guerre en Ukraine à l'université de Glasgow qui a travaillé sur les groupes paramilitaires à la solde de Moscou.

Ce groupe se présente comme "une force qui défend les intérêts nationaux [biélorusses], qui préserve l'héritage historique et se bat pour la justice sociale".

Les "Black Rus" ont même développé un manifeste dans lequel ils affirment être "le seul mouvement en Biélorussie qui défend l'idée d'unité slave". Ils prônent l'unification de la Russie, de la Biélorusse et de l'Ukraine. Pour ce faire, ils veulent "nettoyer par la guerre" l'Ukraine afin de la "dénazifier", ce qui lui permettra de rejoindre "la famille" slave.

"0 % de chance que ce groupe existe"

Pour Jeff Hawn, spécialiste des questions de sécurité en Russie à la London School of Econmics, ce discours représente le b.a.-ba du discours traditionnel "des milieux ultra-nationalistes russes et pro-slaves très en vogue dans les années 1990 et qui ont servi à justifier la guerre en Ukraine en la transformant en guerre contre le nazisme".

Contacté par France 24, les services lettons de sécurité intérieure ont confirmé avoir connaissance du "groupe d'individus qui se fait appeler Black Rus" et d'avoir ouvert une procédure pour création d'une organisation criminelle dont le but est de commettre des crimes particulièrement graves contre la paix".

Pour autant, ils n'affirment pas prendre cette revendication pour argent comptant ou avoir conclu à l'existence réelle des "Black Rus".

"Il existe à peu près 0 % de chance que ce groupe soit une véritable entité", affirme Maris Andzans, directeur du Centre d'études géopolitiques de Riga qui travaille sur les opérations d'influence russes.

Pour Imants Liegis, ancien ministre letton de la Défense et directeur du programme de sécurité de l'Institut letton des affaires internationales, ce groupe n'est rien d'autre "qu'une opération de désinformation" russe.

L'individu masqué dans la vidéo de revendication "est très probablement un membre des services de renseignement biélorusses ou russes", assure Huseyn Aliyev.

Le site flambant neuf et les comptes sur les réseaux sociaux servent à fournir un peu de chair à ce que les experts interrogés décrivent comme une illusion de mouvement patriotique biélorusse ayant décidé d'agir contre la Lettonie. En Biélorussie ou en Russie, "il n'existe aucun groupe d'hommes masqués et armés qui puisse être indépendants", ajoute Maris Andzans.

À la limite, il peut s'agir "de quelques membres de mouvements d'extrême droite biélorusses instrumentalisés et téléguidés par des services de renseignement, le plus probablement russes", estime Jeff Hawn. Pour cet expert, les espions russes ont de l'expérience en la matière. "En 2014, la Russie a fait émerger toute une série de milices 'locales' prétendument autonomes dans le Donbass, mais qui étaient aux ordres des services de sécurité russes", note-t-il.

L'existence même de la vidéo de revendication et d'un site internet rend l'hypothèse d'un vrai groupe encore moins crédible. Dans un environnement numérique aussi contrôlé que celui de la Biélorussie "il est impossible qu'un site appelant à la disparition de la Biélorussie au sein d'une union avec la Russie survive", assure Maris Andzans. C'est en effet le but de "l'unité slave" qui figure en bonne place des aspirations des Black Rus.

Le nouveau visage de la guerre hybride russe ?

Dans ce contexte, l'incident à la frontière entre la Biélorussie et la Lettonie constitue bel et bien un "nouvel exemple des provocations et attaques non-conventionnelles organisées par la Russie à travers l'Europe, telles que les incursions de drones en Pologne, l'attaque à l'aéroport de Leipzig [Allemagne], pour tester la résolution des pays de l'Otan", affirme Imants Liegis.

Mais pourquoi se donner la peine de créer un nouveau groupe de toutes pièces ? Jusqu'à présent, cette guerre hybride était menée sans revendication, laissant planer des doutes et offrant ce que les experts appellent le "déni plausible" pour Moscou. "C'est en effet la première fois qu'un groupe est ainsi créé pour assumer la paternité d'une telle action [dans le cadre de la campagne de guerre hybride menée depuis 2022, NDLR]", reconnaît Huseyn Aliyev.

La Biélorussie ne veut, d'abord, pas subir à nouveau les foudres européennes comme en 2022, lorsque l'UE l'a officiellement accusée "d'instrumentaliser la pression migratoire". Il peut toujours s'avérer utile de faire porter le chapeau à des illuminés ultranationalistes, même si personne ne semble y croire sérieusement.

Ensuite, "cette opération de désinformation vise aussi à effrayer les populations en Lettonie et, plus largement, dans les pays de l'Otan", affirme Imants Liegis. La revendication par "Black Rus" donne, en effet, l'impression qu'il existe un groupe d'extrémistes prêts à sévir contre ces pays qui se mettent en travers de leur rêve d'unifier l'Ukraine et la Russie.

Dans sa vidéo, le groupe affirme d'ailleurs avoir l'intention de mener d'autres opérations pour "tester les défenses" des pays de l'Alliance. Ces "Black Rus" deviennent ainsi le premier visage - même masqué - revendiqué "de la campagne d'opérations hybrides russes qui s'intensifient de plus en plus", assure Huseyn Aliyev.

En ce sens, cette revendication et l'objectif affiché de tester les défenses des pays de l'Otan constitue "une escalade de la guerre hybride", assure Jeff Hawn. Pour autant, Imants Liegis assure qu'il "faut garder son calme" face à cette mise en scène. S'imaginer le grand méchant "Black Rus" rôder à la frontière lettone serait, d'après les experts interrogés, faire le jeu de cette désinformation.