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Après des heurts survenus début octobre entre troupes éthiopiennes et érythréennes dans la région du Tigré, dans le nord de l'Éthiopie, c'est sur le terrain diplomatique qu'Asmara et Addis-Abeba choisissent de s’affronter. Les passe d'armes au Conseil de sécurité de l’ONU font craindre le retour de la guerre entre les deux pays voisins. Éléments d’analyse.

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Image de couverture : Des membres de la police fédérale éthiopienne rassemblés sur une route à Mekele, dans la région du Tigré, en Éthiopie, le 8 octobre 2026. © Filmon Equar Hail, AP

"Déclaration de guerre". L'expression a été employée le 10 octobre par l'Érythrée devant le Conseil de sécurité de l'ONU. ⁠Après des semaines d'invectives entre les deux pays, l'Éthiopie puis l'Érythrée ont saisi l'instance internationale pour réclamer des sanctions. En cause ? Les accusations d'incursion de troupes érythréennes dans la région éthiopienne du Tigré.  

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Image de couverture : ethiopie © France 24

C'est Addis-Abeba qui s'est tourné en premier vers l'ONU. Dans un courrier daté du vendredi 9 octobre, le ministre éthiopien des Affaires étrangères affirmait que des troupes érythréennes avaient progressé quelques jours plus tôt jusqu'à 60 km à l'intérieur de la région septentrionale du Tigré ne laissant pas d'autre choix à l'Éthiopie que de se défendre. La réaction de l'Érythrée est survenue dès le lendemain. Dans sa lettre, son homologue érythréen, Osman Saleh, a demandé samedi au Conseil de sécurité de l'ONU de "condamner fermement la déplorable déclaration de guerre de l'Éthiopie contre l'Érythrée (...) et de prendre à son encontre les mesures ‌dissuasives qui s'imposent, conformément au chapitre VII de la Charte des Nations unies".  

​Démonstration de force 

À ce stade, porter le conflit devant l'instance onusienne n'a rien d'anodin. "Il me semble que pour l'instant, il s'agit d'opérations pour tester l'état des forces, la robustesse des alliances, dans des contextes locaux et régionaux très changeants", avance avec prudence Éloi ficquet, maître de conférences à l'EHESS et fin connaisseur de l'Éthiopie. "Les organes et experts des organisations internationales, ou bien les médias internationaux n'ont plus la haute main sur les narratifs ou les arbitrages juridiques, et il s'agit de faire valoir sa voix dans ce qui s'apparente à des enchères sur une agora des opinions mondiales."

Pour Roland Marchal, professeur à Sciences-Po, l'Érythrée essaye "de se mettre dans la posture de la victime. C'est bien vu, sauf qu'il y a quand même des allégations assez sérieuses du fait que des régiments mécanisés, érythréens ont passé la frontière au Nord du Tigré." Et le spécialiste de la Corne de l'Afrique de poursuivre, "Asmara tente de capitaliser sur sa normalisation diplomatique, régionale et internationale, puisque le pays entretient de bonnes relations non seulement avec le Soudan, mais également avec l'Égypte et l'Arabie saoudite."

L'accès à la mer : nerf de la guerre

Chaque observateur a effectivement pu voir, le 3 octobre dernier, le président érythréen Issayas Afeworki, - longtemps tenu à distance des rencontres internationales -, être chaleureusement reçu à un mini-sommet à Alamein en Égypte aux côtés des chefs d'État égyptien, somalien et du chef de l'armée soudanaise pour travailler à la sécurité collective dans la région.

À l'issue de la rencontre, chacun a pu appeler à la retenue et au respect de la souveraineté des frontières nationales. Sauf que l'Éthiopie, principale intéressée du sommet, n'y a pas été conviée. Et pour cause, ce type de rencontre est réservé aux dirigeants dont le pays borde la mer Rouge et le golfe d'Aden. C'est bien là que se trouve depuis 1998 les vraies raisons des guerres qui ont opposé l'Érythrée et l'Éthiopie, pays enclavé.

L'Érythrée a acquis son indépendance de l'Éthiopie en 1993 après des décennies de lutte armée. Les deux voisins se sont ensuite affrontés, sur fond de différends territoriaux, lors d'une guerre sanglante entre 1998 et 2000 qui a fait des dizaines de milliers de morts. 

Un passé émaillé de violences

Les relations s'étaient réchauffées après l'arrivée d'Abiy Ahmed au pouvoir en Éthiopie en 2018 mais depuis plusieurs années, les deux parties s'accusent mutuellement de tentatives de déstabilisation. L'Éthiopie accuse son voisin de soutenir la rébellion du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF). De son côté, l'Érythrée accuse Addis-Abeba de lorgner sur son port d'Assab, situé sur la mer Rouge, ce que Abiy Ahmed ne dément pas.

Reconduit le 5 octobre dernier à la tête du gouvernement fédéral d'Éthiopie, le Premier ministre éthiopien a réitéré la nécessité pour son pays de plus de 130 millions d'habitants, de disposer d'un accès à la mer Rouge.

"Je pense que les mouvements en cours et les déclarations faites doivent être comprises dans le contexte régional de compétition pour le contrôle des mers et en particulier des passages stratégiques, en lien avec les reconfigurations des pouvoirs nationaux, résume Éloi Ficquet. En Éthiopie, Abiy Ahmed a formé son nouveau gouvernement et affirme des ambitions de développement accéléré, qui impliqueraient le plein contrôle d'un accès maritime. Dans ce contexte l'Érythrée a affirmé [à l'ONU] sa pleine souveraineté sur l'entièreté et l'intégrité de son rivage. En d'autres termes, le développement de l'État éthiopien ne saurait suivre la répétition d'une trajectoire impériale et ce développement doit être pensé et concerté à une échelle régionale." 

"La reprise de la guerre est tout à fait possible"

Par le jeu des alliances, une nouvelle guerre entre l'Érythrée et l'Éthiopie déstabiliserait toute la corne de l'Afrique. "À partir du moment où l'on sait que l'Érythrée ne veut pas d'un régime éthiopien stable à ses frontières, la reprise de la guerre est tout à fait possible, souligne Roland Marchal. Si l'on ajoute à cela, la volonté d'Abiy Ahmed, - qui aspire à devenir Menelik III à la tête d'un grand pays avec un accès à la mer-, tous les ingrédients sont réunis pour provoquer une guerre et déstabiliser un peu plus la région."  

Bien que plus puissante sur le plan militaire, l'Éthiopie pourrait rapidement se retrouver isolée. Privée du soutien de la Somalie d'abord. En signant en janvier 2024, un protocole d'accord pour obtenir un accès à la côte avec le Somaliland - un territoire séparatiste que la Somalie considère toujours comme faisant partie de sa souveraineté-, l'Éthiopie s'est mise en mauvaise posture avec Mogadiscio. Les relations entre l'Éthiopie et le Soudan sont tout aussi exécrables. Le gouvernement soudanais accuse régulièrement Addis-Abeba de servir de base arrière aux Forces de soutien rapide (FSR), dirigées par le général Mohamed Hamdan Daglo, en guerre contre l'armée régulière depuis avril 2023. Enfin, on ne compte plus les contentieux entre l'Égypte et l'Éthiopie au sujet du Grand barrage éthiopien de la Renaissance (GERD) construit par Addis-Abeba sur le Nil Bleu. 

Par ailleurs, l'Érythrée, grâce à sa situation géographique stratégique, est sollicitée depuis peu de toutes parts. La guerre en Iran, qui a perturbé le détroit d'Ormuz, et la prise de contrôle de zones de la mer Rouge par les Houthis renforcent l'intérêt des puissances pour le littoral érythréen, stratégique pour le transport de marchandises. Une situation inespérée pour cette petite dictature africaine exsangue. 

"La Corne de l'Afrique ne va pas être à feu et à sang"

Est-ce à dire que les puissances voisines soutiendront l'Érythrée en cas de guerre ? Rien n'est moins sûr. "Ni l'Égypte, ni le Soudan n'interviendront car ils n'ont pas les moyens ni l'envie de rentrer dans une guerre, croit savoir Roland Marchal. S'il y a des combats plus importants entre l'Érythrée et l'Éthiopie, il faut s'attendre à une déstabilisation un peu plus grande de la région avec des déplacements de populations, des villages brûlés, sans doute des quelques milliers de victimes. Mais, la Corne de l'Afrique ne va pas se retrouver à feu et à sang."

Même analyse pour Éloi Ficquet. "Ce sont des sociétés épuisées, désespérées, qui ont subi de lourds et longs embrasements par les guerres et les conditions climatiques. Dans une telle situation, les armes restent le moyen le plus parlant de signifier l'insoumission et la volonté d'autonomie. Je pense donc plutôt à la poursuite de conflits dits de "basse intensité", visant à négocier, au cas par cas, des reconnaissances de souverainetés locales, articulées avec les autorités centrales selon des accords négociés et renégociables."

Quant aux instances mondiales, elles sont indifférentes ou impuissantes à apaiser les tensions, fustige Roland Marchal. "Il y a bien des gens estimables à l'ONU, mais l'institution a perdu la main, tout comme l'Union africaine. Idem à l'igad, l'Autorité intergouvernementale pour le développement. Les Américains, eux, montrent peu d'intérêt pour cette région du Globe et l'Union européenne fera de belles déclarations sans faire quoi ce soit. Sinon, continuer à financer le régime d'Abiy Ahmed."  L'UE est effet l'un des principaux bailleurs de fonds humanitaires de l'Éthiopie.