Deux tirailleurs sénégalais vont être honorés samedi à Gigny. C’est dans ce petit village de l’Yonne que Yali Fal et Souleyemane Ly ont été exécutés par l’armée allemande, le 18 juin 1940. Quatre-vingt-six ans après leur disparition, cette commémoration met en lumière les massacres racistes commis par la Wehrmacht et rappelle l'importance de la participation des soldats africains dans l'armée française.
Le village de Gigny, dans l’Yonne, ne compte que 92 habitants. Il s’apprête pourtant à vivre, samedi 10 octobre, une commémoration exceptionnelle en présence d’invités venus de toute la région et même de l’étranger. Une plaque sera apposée en hommage à deux tirailleurs sénégalais exécutés dans ce village, par l’armée allemande, le 18 juin 1940.
Sur le mur d’une ferme, située non loin du bourg, six impacts de balle témoignent de ces tragiques événements. "C’est là que Yali Fal est tombé. On voit les traces des six balles qui l’ont tué, même si elles ont été rebouchées par la suite", décrit Michel Tobiet, un ancien maire de la petite commune.
"Ils l'ont fusillé à 100 mètres de là"
Cet ex-édile n’était pas encore né durant la Seconde Guerre mondiale, mais son grand-père lui a souvent raconté ce qu’il avait vécu lors de la défaite de 1940. Dans ses souvenirs, l’histoire de ces deux tirailleurs fusillés par la Wehrmacht, le nom porté par l'armée allemande entre 1935 et 1945, revenait régulièrement.
"La plupart des habitants de Gigny se sont sauvés en direction de l’Ouest au moment de l’exode. Ils ont fui devant l’ennemi qui arrivait", raconte Michel Tobiet. "Le 18 juin 1940, il n’y avait que quelques familles réfugiées venues de Châlons-sur-Marne qui étaient sur place. Un homme a alors vu les soldats coloniaux faits prisonniers amenés sur la place du village gardés par les soldats allemands. L’un d’entre eux a eu un moment de faiblesse et a été sorti des rangs. Ils l’ont fusillé à 100 mètres de là, contre le mur."
Ce témoin a alors laissé aux propriétaires de la ferme un mot conservé encore aujourd’hui par la mairie. "Ayant trouvé votre maison ouverte, des réfugiés de la Marne étaient obligés de s’abriter chez vous et vous remercient de tout cœur. (…) Il y a un nègre tué derrière votre ferme au nom de Fal Yali", peut-on lire dans ce document.
À leur retour d’exode, deux jours plus tard, les habitants de Gigny découvrent un second corps, celui de Souleyemane Ly, lui aussi exécuté par les soldats allemands. "Il a été trouvé un peu plus à l’ouest du village", explique Michel Tobiet. "Les deux cadavres étaient encore couchés par terre, ce sont donc les élus de Gigny qui les ont enterrés."
La haine des soldats allemands pour la "Honte noire"
Yali Fal et Souleyemane Ly étaient tous deux membres du 1ᵉʳ bataillon du 3ᵉ régiment d’infanterie coloniale (RIC). Le 10 mai 1940, ils s'engagent directement dans de violents combats pour stopper l’invasion allemande. Ces soldats de l’armée française tentent, aux côtés de leurs camarades, de tenir bon face au déferlement des forces de la Wehrmacht.
"Le 17 juin 1940, la veille de l’armistice et de l’appel du général de Gaulle, l’armée française est en pleine débâcle, tandis que l’armée allemande avance de façon très radicale", relate l’historienne Julie d’Andurain, spécialiste des tirailleurs sénégalais. Ce bataillon du 3ᵉ RIC est fait prisonnier et des exactions sont alors commises. "L’armée allemande va avoir une attitude particulièrement raciste. Les Allemands séparent les Blancs des Noirs et fusillent ces derniers à l’encontre des règles de la guerre", précise cette professeure à l'université de Lorraine à Metz.
Cette haine à l'encontre des soldats noirs remonte à la Première Guerre mondiale et s’intensifie dans les années 1920, lors de l'occupation de la Ruhr et de la Rhénanie par l'armée française, composée de nombreux soldats originaires des colonies. Un épisode que les Allemands vont appeler "Honte noire" et qui va être réutilisé par les Nazis.
L’exécution de Yali Fal et Souleyemane Ly à Gigny n’est pas un acte isolé. "À Chasselay, près de Lyon, c’est tout un bataillon de soldats africains qui est massacré. Ils vont les fusiller et faire passer des chars sur leurs corps. L’objectif est vraiment de détruire", rappelle Julie d’Andurain. Les historiens estiment ainsi qu’entre 1 500 et 3 000 soldats africains ont été exécutés sur place en 1940, après leur capture ou lors de leur transfert dans des camps de regroupement.
Nombre d’entre eux ont été par la suite enterrés anonymement dans des fosses communes, sans pièces d’identité ou enregistrés avec un patronyme mal orthographié. Dans leur malheur, Yali Fal et Souleyemane Ly ont échappé à cet oubli. Leurs plaques d’identité ont été retrouvées sur leurs corps. Enterrés dans un premier temps sur le lieu de leur exécution, ils ont ensuite été transférés dans le cimetière du village, puis dans la nécropole militaire de Suippes, dans la Marne, dans les années 1950.
Michel Tobiet a toujours gardé leur histoire dans un coin de sa tête jusqu’à l’an dernier, quand il a eu l’idée de leur rendre enfin hommage lors d’une visite guidée du village. "On est passés devant les endroits où ils avaient été fusillés et on s’est dit qu’il fallait faire plus de recherches, car on ne savait finalement pas grand-chose sur eux", confie-t-il.
À la recherche de leurs descendants
Auprès des archives du Service historique de la Défense, l’ancien maire réussit à récupérer leur dossier de "Mort pour la France". Un témoin de leur exécution, lui aussi réfugié de la Marne, donne dans un courrier de nouveaux détails sur la mort de Yali Fal : "En outre des coups de feu reçus dans la poitrine, sa tempe droite portait la trace bien visible du coup de grâce."
Ces documents permettent aussi d’en savoir plus sur leurs origines. Les deux tirailleurs sont nés à Saint-Louis, au Sénégal, respectivement en 1909 et 1914. Tous deux ont été mobilisés en 1939. Des noms et des adresses de membres de leur famille sont même indiqués.
Munis de ces nouveaux éléments, Michel Tobiet contacte Aïssata Seck, présidente de l'association pour la mémoire et l'histoire des tirailleurs sénégalais. Il lui fait part de son projet de plaque et lui demande de l’aider à retrouver d’éventuels descendants. "J’ai été très touchée quand j’ai appris qu’une petite commune comme celle de Gigny voulait leur rendre hommage parce que cela reste une histoire enfouie. Ces familles sénégalaises savent juste qu’un grand-oncle ou un arrière-grand-père a été au front. Entreprendre cette démarche de retrouver des proches est très rare", souligne celle qui est également directrice générale de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage.
Interpellée par Aïssata Seck, la mairie de Saint-Louis réquisitionne ses services municipaux. En peu de temps, les familles sont retrouvées : un cousin de Souleyemane Ly et un neveu de Yali Fal, qui porte le même nom. "C’était le petit frère de mon père", précise ce dernier depuis le Sénégal. "Une quinzaine de jeunes de notre quartier ont été enrôlés en 1939 et neuf ne sont pas revenus", poursuit-il.
Très ému, Yali Fal se réjouit de cette reconnaissance posthume "pour les services rendus à la France" de son oncle : "On a pensé qu’on avait oublié tous ces soldats, mais ce n’était pas le cas". Malheureusement, malgré de nombreuses heures d'attente passées devant le consulat français à Dakar, ce Sénégalais n'a pas réussi à obtenir de visa pour se rendre à la cérémonie.
Le maire de Saint-Louis, Mansour Faye, sera en revanche bien présent dans l'Yonne. Pour lui, il s’agit d’une commémoration "extraordinaire" à laquelle il se devait d’assister : "Ce sont des jeunes Sénégalais qui sont partis de leur patrie. Ils avaient une vingtaine d’années. C’est une satisfaction de savoir que cette commune tient à rendre hommage à ces fils de Saint-Louis tombés sur le champ de bataille en 1940."
Aïssata Seck prendra également la parole lors de la cérémonie. Pour cette femme engagée dans la mémoire des tirailleurs sénégalais, "il est important de rappeler l’apport des troupes coloniales pendant les différents conflits mondiaux et combien ces soldats enrôlés de force ou volontaires ont contribué à la libération de la France".
En quelques semaines, Michel Tobiet a réussi un tour de force. Réunir tout un village et bien plus encore autour du souvenir de Yali Fal et Souleymane Ly. "Des enfants de Gigny ont préparé des fleurs en papier de la couleur du drapeau sénégalais. Une délégation d’un collège va aussi venir. Ils vont honorer la mémoire de ces soldats venus se battre pour notre liberté."
