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Entre la dégradation historique de sa dette, une trajectoire budgétaire incertaine et une montée de la grogne sociale, la France inquiète les marchés et la presse économique internationale. Pour décrire cette défiance, l'institut Rexecode a proposé l'acronyme "Frogs", en référence au sobriquet de "grenouilles" dont nous affublent les Britanniques.

Le taux d'emprunt de la France a atteint un niveau inédit depuis 2002. © Jacques Demarthon, AFP

Quinze ans après les "Pigs", ces pays du sud de l'Europe confrontés à une dette incontrôlable, un nouvel acronyme peu flatteur a émergé pour désigner la situation budgétaire de la France : celui de "Frogs", pour "French Oversized Government and Social Security", ou "État et sécurité sociale français surdimensionnés" dans la langue de Molière.

À l'origine du terme, l'économiste Olivier Redoules de l'institut d'études économiques Rexecode. Il explique sur BFM Business avoir voulu traduire le ressenti de la presse internationale : "La dette française est devenue un sujet de préoccupation et la sorte de bulle qui la protégeait pendant très longtemps s'est fendillée."

"Frogs est le nouveau nom de la crise de la dette en Europe", a récemment titré le spécialiste américain de l'information financière Bloomberg, reprenant à son compte l'acronyme.

Depuis le début de la semaine, la deuxième puissance économique de la zone euro focalise en effet l'attention des médias anglo-saxons en raison du mouvement des lycéens et de ses difficultés budgétaires, sur fond d'instabilité politique persistante.

L'Hexagone est "coincé entre le marché obligataire et les barricades", affirme le Financial Times, tandis que le Wall Street Journal constate que "l'engouement de la France pour 'l'argent magique' s'est transformé en une bombe de la dette". En septembre, The Economist n'y allait pas par quatre chemins, estimant que "le handicap de l'Europe peut se résumer en un seul mot : la France".

"Il y a actuellement un coup de projecteur depuis l'étranger sur la situation budgétaire de la France. Or, plus de la moitié de notre dette est détenue par des investisseurs étrangers. Cela peut obliger nos créanciers à prendre position : continuer à financer nos dépenses publiques ou bien se délester d'une partie de la dette française, car cela devient trop dangereux", décrypte Stéphanie Villers, conseillère économique chez PwC.

Un taux d'emprunt inédit depuis 2002 

Pour la France, l'argent coûte de plus en plus cher, faisant craindre le début d'un cercle vicieux. Paris emprunte désormais à des taux plus élevés que le Portugal, la Grèce ou encore l'Italie, les anciens mauvais élèves de la crise de 2012. Mais contrairement à ses voisins qui ont lancé des réformes pour reprendre le droit chemin budgétaire, la France tarde à se retrousser les manches, estiment les investisseurs. Résultat : le taux d'emprunt de la France à dix ans a frôlé les 5 % la semaine dernière, un record vieux de près de 25 ans.

Avec sa dette de 3 600 milliards d’euros, soit 119 % du PIB, les difficultés budgétaires de Paris ne sont pas nouvelles, mais sa crédibilité s'est maintenue en raison de son économie diversifiée et de son solide système bancaire. Cependant, l'absence de majorité gouvernementale à l'Assemblée nationale et l’horizon d’une présidentielle à l'issue incertaine crispent les marchés.

"La France est depuis longtemps une très mauvaise élève de la classe au niveau européen et nous aurions pu être sanctionnés bien avant, mais la dette est en train de progresser de manière inquiétante depuis la dissolution il y a deux ans", constate Stéphanie Villers.

Le débat de France 24 Budget 2027 : qui va payer l'addition ?

Les causes de ces taux élevés ne sont toutefois pas strictement nationales. L'année 2026 a été marquée par une vaste réévaluation des dettes publiques des pays développés et une sévérité accrue des marchés face à l'accumulation des déficits. Un phénomène qui s'explique en partie par la vague d'inflation déclenchée par la guerre au Moyen-Orient et la concurrence accrue des mastodontes de l'IA sur les marchés obligataires.

Les rendements des obligations d'État à dix ans ont ainsi augmenté aux États-Unis, en Allemagne et au Japon, atteignant leurs niveaux les plus élevés depuis plusieurs décennies. Selon le FMI, la dette publique mondiale pourrait dépasser les 100 % du PIB de la planète avant 2030, du jamais vu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

La France, "homme malade du monde occidental" ?

Mais parmi tous les pays du G7, c'est la France qui a le plus souffert ces derniers mois de la hausse des taux. Avec son généreux système de protection sociale, Paris apparaît comme une cible toute désignée pour les investisseurs qui doutent des objectifs affichés par un gouvernement pris en tenaille entre les exigences des marchés et les revendications des manifestants.

Dans une note publiée jeudi 8 octobre sur son blog, l’ancien prix Nobel d'économie Paul Krugman alerte sur une "trajectoire budgétaire insoutenable", estimant que la France est devenue "l’homme malade du monde occidental". Dans le viseur de l'économiste américain : notre système de retraites, qui accorde "d’importantes aides financières aux Français âgés, au détriment de tous les autres".

En l'absence de réformes majeures, les investisseurs craignent désormais que le pays ne bascule dans une véritable crise de la dette et devienne le maillon faible de la zone euro. Des inquiétudes balayées par le président de l'Eurogroupe Kyriakos Pierrakakis. "Nous avons confiance dans les engagements de la France" en termes de finances publiques, a déclaré le responsable lors d'une conférence de presse, à l'issue d'une réunion à Luxembourg des ministres des Finances de la zone euro.

"La France est sans doute trop grande pour faire faillite, mais elle n’est pas trop grande pour que les marchés la sanctionnent", estime de son côté l'ancien ministre socialiste de l'Économie Pierre Moscovici dans les colonnes du Financial Times.

Effort budgétaire difficile

La semaine dernière, le Premier ministre Sébastien Lecornu a dévoilé son budget pour 2027 qui prévoit de ramener le déficit à 5 % du PIB grâce à un effort de 43 milliards d'euros de "mesures de redressement". Mais le texte doit encore passer l'étape de l'examen au Parlement, qui débute le 13 octobre. Sans majorité absolue, l'exécutif dispose d'une marge de manœuvre réduite.

"Ce budget est évidemment négociable (...) tant qu'on en préserve l'équilibre d'ensemble", a indiqué le ministre de l'Économie Roland Lescure à l'intention des oppositions.

Les observateurs doutent cependant de la capacité du Parlement à trouver des compromis. "L'éléphant dans la pièce, ce sont les dépenses de retraite qui représentent 430 milliards d'euros. Or, on sait très bien que nous n'arriverons pas à un consensus sur ce sujet", estime Stéphanie Villers, qui cite le rejet en commission de la limitation de l'abattement fiscal de 10 % sur l'impôt sur le revenu des retraités.

"C'est pourtant une mesure logique qui rapporterait 1,2 milliard d'euros. On voit bien ici que le signal envoyé à ceux qui détiennent notre dette n'est pas bon et ne va pas dans le sens d'une amélioration du déficit public", prévient l'économiste.

La présidentielle et les prochaines législatives ne changeront, quant à elles, probablement rien à la situation, selon Moody's. L'agence de notation américaine mise sur un prochain Parlement tout aussi divisé et prophétise que "le prochain président et le futur gouvernement seront donc probablement confrontés à la même difficulté que leurs prédécesseurs : celle de bâtir une majorité transpartisane pour mener un effort pluriannuel de redressement des finances publiques".