Alors que l'aquaculture est en plein essor en France, le débat fait rage. Ses partisans la présentent comme une solution pour lutter contre la surpêche et répondre à la demande de plus en plus forte des consommateurs. Un mirage, selon ses détracteurs, qui dénoncent une activité polluante et qui participe à l'insécurité alimentaire des pays les plus pauvres. En cause, l'alimentation de ces poissons d'élevage, nourris avec de la farine et de l'huile issus de poissons sauvages.
L'élevage de poissons peut-il aider à sauver les poissons sauvages et à préserver les océans ? C'est l'espoir, et l'argument, brandi depuis plusieurs années par les acteurs de l'aquaculture, qui comprend notamment la pisciculture. Parmi eux, Pascal Goumain, le PDG de Saumon de France, qui détient l'unique élevage de saumons dans l'Hexagone.
"La France a fixé un objectif de 20 000 tonnes de saumon élevées en France d'ici 2030", rappelait-il, en mars 2024, lors d'une visite de son exploitation à Cherbourg, en Normandie. L'unique façon, assurait-il, de répondre à une demande croissante des consommateurs (228 273 tonnes consommées en France en 2023) tout en préservant les océans et ses ressources. "Nous devrions être un pays leader de l'aquaculture", avait-il affirmé, "mais nous prenons du retard."
L'argument est simple : depuis plusieurs années, le saumon, la dorade, le thon ou encore les crustacés sont devenus omniprésents dans nos assiettes, portés notamment par la démocratisation du sushi. Selon les industriels du secteur, développer les fermes piscicoles et privilégier la consommation d'animaux d'élevage permettrait donc de ne pas piocher sans modération dans les réserves naturelles tout en répondant à la demande.
En France, c'est aussi la thèse défendue par le gouvernement. "Les quantités pêchées ne suffisent pas à nourrir les consommateurs", déclarait en 2021 l'ancienne ministre de la Mer Annick Girardin. Dans un contexte de changement climatique et de surpêche, un "développement responsable de l'aquaculture" pourrait accroître l'offre sans fragiliser le secteur de la pêche, défendait aussi le Haut-commissariat à la stratégie et au plan en 2023, dans un rapport sur le sujet.
Fort de cette position, le secteur aquacole est aujourd'hui en pleine croissance, avec un chiffre d'affaires mondial évalué à 313 milliards de dollars par la FAO. Et désormais, la moitié des produits de la mer consommés dans le monde proviennent de l'élevage plutôt que de la pêche traditionnelle.
Des poissons pour nourrir les poissons
"Cet argument commercial de l'industrie aquacole est tout simplement faux", dénonce Daniel Pauly, biologiste, directeur du projet Sea Around Us à l'Université de Colombie-Britannique, au Canada.
Et pour cause ! L'aquaculture industrielle présente un paradoxe : pour nourrir les poissons d'élevage, il faut pêcher.. des poissons sauvages. Les espèces d'élevage les plus consommées en France — saumon, crevette, truite, bar, dorade — sont ainsi nourries avec les mêmes poissons sauvages que l'aquaculture prétend épargner, accélérant l'épuisement des océans au lieu de le ralentir, insiste le spécialiste.
Dans certaines fermes, un saumon d'élevage mangera ainsi plus de six fois sont poids en petits poissons. Pêchés, ces derniers sont transportés jusqu'à des usines où ils seront transformés en farine et en huile de poisson, uniquement pour l'alimentation de leurs congénères. Au total, on estime que les deux tiers des espèces d'élevage sont nourris de cette façon.
Une étude publiée en 2024 dans la revue Science Advances a établi qu'environ 87 % de la farine de poisson produite dans le monde sont destinés à l'aquaculture, le reste servant pour l'alimentation des porcs (7 %) ou de la volaille (5 %).
Coûts cachés
Au-delà de ce paradoxe, la production de ces farines et huiles de poisson s'accompagne d'une multitude de coûts cachés, selon une vaste enquête menée par The Outlaw Ocean Project, une organisation journalistique à but non lucratif basée à Washington, aux États-Unis.
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Réessayer(Des sous-titres de ce reportage sont disponibles en Français)
Pendant quatre ans, des dizaines de journalistes internationaux ont cartographié la quasi-totalité de l'industrie mondiale de la farine de poisson, avec plus de 1 400 usines recensées dans 64 pays. Cela leur a permis de retracer l'ensemble de la chaîne aquacole, allant des navires de pêche, en passant par les usines de transformation en farine, jusqu'aux distributeurs des poissons d'élevage dans les supermarchés.
L'enquête a ainsi révélé une longue liste d'impacts sociaux et environnementaux. Cette industrie prive des milliers de personnes de leur emploi dans la pêche artisanale, en expose d'autres à des produits chimiques et à des pollutions et entraîne régulièrement des manifestations liées aux odeurs nauséabondes qui s'échappent des usines, dévoile l'ONG. Et les premières victimes sont les pays les plus pauvres, où ces petits poissons sont pêchés et transformés - bien loin de l'assiette des consommateurs.
2 400 navires liés à la production de farine de poisson
La production de farine et d'huile de poisson favorise l'insécurité alimentaire, notamment en Gambie et en Mauritanie, souligne d'abord l'ONG. Dans ces deux pays d'Afrique de l'Ouest, des centaines de milliers de tonnes de poissons qui pourraient finir dans l'assiette de millions de personnes sont en effet détournées chaque année pour être transformées en alimentation animale.
Cette pêche permettant de nourrir des poissons d'élevage prive donc non seulement des populations d'une ressource cruciale, mais elle fait aussi peser un lourd fardeau sur les fonds des océans.
Outlaw Ocean Project a recensé plus de 2 400 navires liés à la production de farine de poisson dans le monde, opérant dans les eaux d'au moins 30 pays. Et la majorité de ces bateaux sont des senneurs ou des chalutiers, des navires de pêche équipés de vastes filets et spécialement dédiés à capturer des bancs de poissons particulièrement denses. Au milieu des espèces visées se retrouvent donc beaucoup de prises accessoires et d'espèces non ciblées - du "gaspillage", dénoncent les ONG.
À ces bateaux s'ajoutent au moins 165 chalutiers de fonds, une forme de pêche particulièrement destructrice puisqu'elle utilise des filets lestés qui raclent les fonds marins. Et la majorité de la flotte ne respecte pas pleinement la Charte mondiale pour la transparence des pêches, dévoile ainsi l'enquête, rendant ces navires très difficiles à contrôler.
Travail forcé et manifestations
L'enquête a également mis en lumière le recours au travail forcé et à l'accaparement des terres dans l'industrie aquacole chinoise, où le secteur est en pleine expansion. La Chine élève aujourd'hui plus de quatre fois la quantité de poissons qu'elle pêche. Et c'est au Tibet et dans le Xinjiang, deux régions marquées par une forte répression politique, que l'industrie s'est installée.
Au Tibet, le gouvernement chinois a déplacé environ un demi-million de personnes, rasant villages et monastères pour des projets en lien avec des projets hydroélectriques ou d'aquaculture, selon un rapport de l'ONG Human Rights Watch publié en 2024. Il fait état de méthodes coercitives, notamment des visites répétées à domicile, de menaces de poursuites pénales et d'avertissements sur une possible coupure des services essentiels pour ceux qui refusaient de partir.
Au total, Outlaw Ocean project a recensé plus de 1 000 fermes piscicoles dans les deux régions, produisant chaque année pour environ un demi-milliard de dollars de produits de la mer d'élevage, dont une grande partie est exportée vers plus d'une douzaine de pays, y compris les États-Unis. De son côté, en 2025, la France a importé pour plus de 124 millions de dollars de produits de la mer en provenance de Chine.
En théorie, les États-Unis interdisent pourtant tout produit fabriqué "en tout ou en partie" par des travailleurs du Xinjiang ou par des minorités ethniques originaires de la région, en partant du principe qu'ils ont été produits par du travail forcé soutenu par l'État. Aucune loi équivalente n'existe pour le Tibet. Le droit de l'UE, applicable en France, ne vise pas spécifiquement la Chine, mais interdit la mise sur le marché européen — y compris via les importations — de produits fabriqués avec du travail forcé.
Parmi les autres coûts cachés, Outlaw Ocean Project a fait le lien entre l'industrie aquacole et au moins 80 cas de mouvements, parfois violents, généralement sous forme de grèves ou de manifestations communautaires déclenchées par la pollution de l'eau ou par les odeurs des usines de farine.
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Sans compter que cela peut aussi raviver des tensions géopolitiques. En 2018, des émeutes ont éclaté à Saint-Louis, au Sénégal, après qu'un pêcheur a été abattu par les garde-côtes mauritaniens. La Mauritanie a présenté cela comme un raid transfrontalier mené par un bateau de farine de poisson.
"Tout bilan sérieux de l'impact réel de l'aquaculture doit donc commencer non pas par les fermes, mais par l'alimentation de ces espèces d'élevage", résume le biologiste Daniel Pauly. "Et ce type de bilan donne une image très différente de celle que présente l'industrie."
Quel rôle pour la France ?
En ce qui concerne la France, ce n'est pas tant sa production nationale de poissons d'élevage qui pèse dans ce bilan que les produits de la mer importés chaque année, pour un montant total estimé plus de 6 milliards d'euros. Ils dépendent de cette industrie de la farine et de l'huile de poisson.
Par exemple, les crevettes élevées dans des fermes en Équateur et vendues dans de grandes enseignes françaises comme E.Leclerc, Cora ou Carrefour sont nourries avec de la farine provenant d'usines d'Amérique latine. "Des usines dans lesquelles ont été signalées la mort d'au moins cinq travailleurs, 20 cas de pêche illégale et plus d'une demi-douzaine de troubles avec des riverains protestant contre les odeurs des usines de farine de poisson, selon l'enquête.
Le groupe Carrefour, propriétaire également de Cora, a indiqué avoir ouvert une enquête sur les problèmes concernant sa chaîne d'approvisionnement et affirmé qu'il "prendra toutes les mesures nécessaires en cas de non-conformité confirmée", pouvant inclure l'exclusion de sources d'approvisionnement "ne répondant pas à nos normes éthiques et environnementales". E.Leclerc n'a pas souhaité apporter de commentaire.
À noter, plus de 60 % du saumon consommé en France provient de fermes situées en Norvège où ils sont quasi exclusivement nourris à partir de farine et d'huile de poisson.
Une longue liste des bénéfices
Mais le tableau n'est pas que noir. L'aquaculture moderne présente néanmoins des bénéfices. À l'échelle mondiale, la pisciculture offre à des millions de personnes un accès, toute l'année, à des protéines à un prix abordable. En Inde, par exemple, l'aquaculture est devenue une source d'emploi cruciale, en particulier pour les femmes.
Et même en tenant compte des ingrédients de l'alimentation comme le soja et la farine de poisson, et du transport, certains poissons d'élevage, dont le tilapia et le saumon atlantique, émettent moins de gaz à effet de serre que l'élevage de bœuf ou de porc
L'élevage de coquillages — palourdes, huîtres, coquilles Saint-Jacques, moules — constitue par ailleurs une forme d'aquaculture particulièrement durable, ces espèces ne nécessitant pas d'être nourries. Ce type d'élevage présente également une empreinte carbone très faible et produit des coquilles pouvant jouer un rôle de captation du carbone, selon une étude publiée en 2020 par Nature Food.
La France est le deuxième producteur de produits de la mer d'élevage de l'Union européenne en volume, derrière l'Espagne, les coquillages représentant près de 80 % de sa production.
Des alternatives difficiles à trouver
Face à ces débats, la France a cependant essayé de trouver des alternatives à la farine de poisson.
Dans le nord de la France, à l'intérieur d'un vaste entrepôt, des millions de larves de vers de farine grouillaient dans des plateaux empilés chez Ynsect, une entreprise qui promettait de produire en masse des protéines d'insectes pour remplacer la farine de poisson dans l'alimentation du bétail et dans l'aquaculture. Lorsque l'entreprise a posé la première pierre, en 2021, elle était présentée comme la plus grande ferme d'insectes au monde, le ministre français de l'Agriculture y voyant le symbole de la "reconquête de la souveraineté protéique" du pays.
Mais la solution s'est révélée plus difficile à mettre en œuvre que promis. En 2022, un an après son ouverture, Ynsect avait déjà accumulé plus de 105 millions de dollars de pertes, en grande partie à cause d'une demande insuffisante de la part des acheteurs d'aliments pour animaux. En 2023, l'entreprise avait ainsi annoncé qu'elle se détournerait de l'alimentation des animaux d'élevage pour se concentrer sur le marché, plus lucratif, de l'alimentation des animaux de compagnie. L'entreprise a depuis fermé ses portes.
Ce repli illustre bien le problème majeur à la mise en place d'alternatives à la farine de poisson : même lorsqu'un substitut semble prometteur en théorie, il se heurte souvent à des difficultés de coût, de valeur nutritionnelle et de passage à grande échelle.
L'écran de fumée des labels de qualité
Reste un potentiel garde-fou : la mise en place de labels. À mesure que la production des produits de la mer s'est mondialisée, les chaînes d'approvisionnement se sont allongées. Pour les consommateurs, comme pour les distributeurs, la traçabilité s'est donc complexifiée. La mise en place de programmes de certification portés par l'industrie devait donc permettre de pallier ce problème et garantir des chaînes d'approvisionnement durables, légales et éthiques.
Mais certains spécialistes déplorent des programmes qui servent surtout d'écran de fumée.
Selon Allie Brudney, avocate au sein de l'organisation à but non lucratif Corporate Accountability Lab, spécialisée dans le contentieux stratégique, les agents en charge de la certification effectuent rarement de véritables contrôles inopinés dans les usines de transformation comme dans les fermes. Ils préviennent au contraire fréquemment les entreprises de leur arrivée, ce qui laisse le temps de nettoyer les lieux afin qu'aucune infraction ne soit constatée. Et en mer, les certifications s'appuient souvent sur des autodéclarations des capitaines des navires, plutôt que sur des visites directement à bord.
Les programmes de certification sont en outre marqués par de nombreux conflits d'intérêts, puisqu'ils sont généralement financés par les entreprises qu'ils sont censés contrôler, ajoute l'avocate.
Reste que, grâce à ces programmes de certification, les entreprises de produits de la mer peuvent multiplier les affichages marketing sur l'éthique et la durabilité de leurs produits, omettant les infractions et les problèmes sociaux en amont de leur chaîne d'approvisionnement, notamment sur les navires ou dans les usines de farine de poisson.
Mais, de plus en plus, la justice les rattrape. Diverses affaires ont émergé ces dernières années avec des entreprises condamnées pour "mensonges" autour de cet affichage "durable". Dans au moins quatre de ces affaires, l'usage de farine ou d'huile de poisson et son lien avec la pêche industrielle et l'appauvrissement des écosystèmes ont constitué un argument central pour établir que les produits n'étaient pas durables sur le plan environnemental, note l'ONG.
(Ce reportage a été réalisé dans le cadre d'une enquête plus vaste menée par une équipe internationale de journalistes basée au sein de The Outlaw Ocean Project.)
Outlaw Ocean Project est une organisation journalistique à but non lucratif basée à Washington, aux États-Unis. Ce collectif de journalistes produit des reportages d'investigation sur les droits humains, le travail et les préoccupations environnementales sur les deux tiers de la planète couverts par de l'eau. Il a a été fondé et est dirigé par Ian Urbina, ancien journaliste pour le New York Times.
Aux États-Unis, les enquêtes de The Outlaw Ocean Project sont régulièrement publiées dans le New Yorker, NBC News, The Atlantic et le Washington Post. À l'étranger, ils sont régulièrement traduits, notamment en français et en espagnol, et diffusés en partenariat avec des dizaines de journaux, de magazines, de stations de radio et de chaînes de télévision étrangères.
Cet article a été adapté de l'anglais par Cyrielle Cabot. L'original est à retrouver ici.
